Or,
Messieurs, vous avez
ouy un commencement
de l'Histoire
horrificque de mon
maistre et seigneur
Pantagruel. Icy je
feray fin à ce
premier livre ; la
teste me faict un
peu de mal, et sens
bien que les
registres de mon
cerveau sont quelque
peu brouillez de
ceste purée de
septembre.
Vous aurez la
reste de l'histoire
à ces foires de
Francfort
prochainement
venantes, et là vous
verrez : comment
Panurge fut marié,
et cocqu dès le
premier moys de ses
nopces ; et comment
Pantagruel trouva la
pierre philosophale,
et la maniere de la
trouver et d'en
user ; et comment il
passa les Mons
Caspies ; comment il
naviga par la mer
Athlanticque, et
deffit les
caniballes, et
conquesta les isles
de Perlas ; comment
il espousa la fille
du roy de Inde,
nommée Presthan ;
comment il combatit
contre les diables
et fist brusler cinq
chambres d'enfer, et
mist à sac la grande
chambre noire, et
getta Proserpine au
feu, et rompit
quatre dentz à
Lucifer et une corne
au cul ; et comment
il visita les
regions de la lune
pour sçavoir si, à
la verité, la lune
n'estoit entiere,
mais que les femmes
en avoient troys
quartiers en la
teste ; et mille
aultres petites
joyeusetez toutes
véritables. Ce sont
belles besoignes.
Bonsoir,
Messieurs.
Pardonnante my, et
ne pensez tant à mes
faultes que ne
pensiez bien es
vostres.
Si vous me
dictes : " Maistre,
il sembleroit que ne
feussiez grandement
saige de nous
escrire ces
balivernes et
plaisantes
mocquettes, " je
vous responds que
vous ne l'estes
gueres plus de vous
amuser àles lire.
Toutesfoys, sy pour
passe temps joyeulx
les lisez comme
passant temps les
escripvoys, vous et
moy sommes plus
dignes de pardon
q'un grand tas de
sarrabovittes,
cagotz, escargotz,
hypocrites, caffars,
frappars, botineurs,
et aultres telles
sectes de gens, qui
se sont desguisez
comme masques pour
tromper le monde.
Car, donnans
entendre au
populaire commun
qu'ilz ne sont
occupez sinon à
contemplation et
devotion, en jeusnes
et maceration de la
sensualité, sinon
vrayement pour
sustenter et
alimenter la petite
fragilité de leur
humanité, au
contraire font
chiere, Dieu sçait
quelle,
Et
Curios simulant, sed
bacchanalia vivunt.
Quant est de leur
estude, elle est
toute consummée à la
lecture de livres
Pantagruelicques,
non tant pour passer
temps joyeusement
que pour nuyre à
quelc'un
meschantement,
sçavoir est
articulant,
monorticulant,
torticulant,
culletant,
couilletant et
diabliculant, c'est
à dire callumniant.
Ce que faisans,
semblent es coquins
de village qui
fougent et
echarbottent la
merde des petitz
enfans, en la saison
des cerises et
guignes, pour
trouver les noyaulx
et iceulx vendre es
drogueurs qui font
l'huille de
Maguelet.
Iceulx fuyez,
abhorrissez et
haissez autant que
je foys, et vous en
trouverez bien, sur
ma foy, et, si
desirez estre bons
Pantagruelistes
(c'est à dire vivre
en paix, joye,
santé, faisans
tousjours grande
chere), ne vous fiez
jamais en gens qui
regardent par un
pertuys.
Fin des cronicques
de Pantagruel, roy
des Dipsodes,
restituez à leur
naturel, avec ses
faictz
et prouesses
espoventables
composez
par feu
M. ALCOFRIBAS,
abstracteur de
quinte
essence. |