Peu de temps après,
le bon Pantagruel tomba malade et
feu tant prins de l'estomach qu'il
ne pouvoit boire ny manger, et,
parce q'un malheur ne vient jamais
seul, luy print une pisse chaulde
qui le tormenta plus que ne
penseriez ; mais ses medicins le
secoururent, et très bien, avecques
force de drogues lenitives et
diureticques, le feirent pisser son
malheur.
Son urine tant estoit chaulde que
despuis ce temps là elle n'est
encore refroydie, et en avez en
France, en divers lieulx, selon
qu'elle print son cours, et l'on
l'appelle les bains chaulx, comme :
A Coderetz,
A Limons,
A Dast,
A Balleruc,
A Neric,
A Bourbonnensy et ailleurs.
En Italie :
A Mons Grot,
A Appone,
A Sancto Petro dy Padua,
A Saincte Helene,
A Casa Nova,
A Sancto Bartholomeo.
En la Conté de Bouloigne,
A la Porrette,
et mille aultres lieux,
Et m'esbahis grandement d'un tas
de folz philosophes et medicins, qui
perdent temps à disputer d'ont vient
la chaleur de ces dictes eaulx, ou
si c'est à cause du baurach, ou du
soulphre, ou de l'allun, ou du
salpetre qui est dedans la minere,
car ilz ne y font que ravasser, et
mieulx leur vauldroit se aller
froter le cul au panicault que de
perdre ainsi le temps à disputer de
ce dont ilz ne sçavent l'origine ;
car la resolution est aysée, et n'en
fault enquester davantaige que
lesdictz bains sont chaulx parce que
ilz sont yssuz par une chaulde pisse
du bon Pantagruel.
Or, pour vous dire comment il
guerist de son mal principal, je
laisse icy comment, pour une
minorative, il print :
Quatre quintaulx de Scammonnes
colophoniacque, six vingt et dix
huyt charretées de casse, unze mille
neuf cens livres de reubarbe, sans
les aultres barbouillemens.
Il vous fault entendre que, par
le conseil des medicins, feut
decreté qu'on osteroit ce que luy
faisoit le mal à l'estomach. Pour
ce, l'on fist XVII grosses pommes de
cuyvre, plus grosses que celle qui
est àRomme à l'aguille de Virgile,
en telle façon qu'on les ouvroit par
le mylieu et fermoit à un ressort.
En l'une entra un de ses gens
portant une lanterne et un flambeau
allumé, et ainsi l'avalla Pantagruel
comme une petite pillule.
En cinq aultres entrerent troys
payzans, chascun ayant une pasle à
son col ;
En sept aultres entrerent sept
porteurs de coustrets, chascun ayant
une corbeille à son col, et ainsi
furent avallées comme pillules.
Quand furent en l'estomach,
chascun deffit son ressort et
sortirent de leurs cabanes, et
premier celluy qui portoit la
lanterne, et ainsi cheurent plus de
demye lieue en un goulphre horrible,
puant et infect plus que Mephitis,
ny la Palus Camarine, ny le punays
lac de Sorbone, duquel escript
Strabo, et, n'eust esté qu'ilz
estoient très bien antidotez le
cueur, l'estomach et le pot au vin,
(lequel on nomme la caboche), ilz
feussent suffocquez et estainctz de
ces vapeurs abhominables. O quel
parfum, o quel vaporament, pour
embrener touretz de nez à jeunes
Gualoyses !
Après, en tactonnant et
fleuretant approcherent de la
matiere fecale et des humeurs
corrumpues ; finablement trouverent
une montjoye d'ordure. Lors les
pionniers frapperent sus pour la
desrocher, et les aultres, avecques
leurs pasles, en emplirent les
corbeilles ; et, quant tout fut bien
nettoyé, chascun se retira en sa
pomme. Ce faict, Pantagruel se
parforce de rendre sa gorge, et
facillement les mist dehors, et ne
se monstroyent en sa gorge en plus
q'un pet en la vostre, et là
sortirent hors de leurs pillules
joyeusement il me souvenoit quand
les Gregeoys sortirent du cheval en
Troye ; et par ce moyen fut guery
et reduict à sa première
convalescence.
Et de ces pillules d'arin en avez
une à Orleans, sus le clochier de
l'esglise de Saincte Croix. |