Ainsi que Pantagruel
avecques toute sa
bande entrerent es
terres des Dipsodes,
tout le monde en
estoit joyeux, et
incontinent se
rendirent à luy, et,
de leur franc
vouloir luy
apporterent les
clefz de toutes les
villes où il alloit,
exceptez les
Almyrodes, qui
voulurent tenir
contre luy, et
feirent responce à
ses heraulx qu'ilz
ne se renderoyent
sinon à bonnes
enseignes.
" Quoy, dict
Pantagruel, en
demandent ilz
meilleures que la
main au pot et le
verre au poing ?
Allons, et qu'on me
les mette à sac. "
Adonc tous se mirent
en ordre, comme
deliberez de donner
l'assault.
Mais on chemin,
passant une grande
campaigne, furent
saisiz d'une grosse
housée de pluye. A
quoy commencerent à
se tresmousser et se
serrer l'un
l'aultre. Ce que
voyant, Pantagruel
leur fist dire par
les capitaines que
ce n'estoit rien, et
qu'il véoit bien au
dessus des nuées que
ce ne seroit qu'une
petite rousée ;
mais, à toutes fins,
qu'ilz se missent en
ordre, et qu'il les
vouloit couvrir.
Lors se mirent en
bon ordre et bien
serrez. Et
Pantagruel tira sa
langue seulement à
demy, et les en
couvrit comme une
geline faictz ses
poulletz.
Ce pendent, je,
qui vous fais ces
tant veritables
contes, m'estoit
caché dessoubz une
fueille de bardane,
qui n'estoit moins
large que l'arche du
pont de Monstrible ;
mais, quand je les
veiz ainsi bien
couvers, je m'en
allay à eulx rendre
à l'abrit, ce que je
ne peuz, tant ilz
estoient, comme l'on
dict : " Au bout de
l'aulne fault le
drap. " Doncques, le
mieulx que je peuz,
montay par dessus,
et cheminay bien
deux lieues sus sa
langue, tant que
entray dedans sa
bouche. Mais, ô
Dieux et Deesses,
que veiz je là ?
Juppiter me confonde
de sa fouldre
trisulque si j'en
mens. Je y cheminoys
comme l'on faict en
Sophie à
Constantinoble, et y
veiz de grands
rochiers, comme les
mons des Dannoys, je
croy que c'estoient
ses dentz, et de
grands prez, de
grandes forestz, de
fortes et grosses
villes, non moins
grandes que Lyon ou
Poictiers.
Le premier que y
trouvay, ce fut un
bon homme qui
plantoit des choulx.
Dont tout esbahy luy
demanday : " Mon
amy, que fais tu
icy ? Je plante,
(dist il), des
choulx. Et à quoy
ny comment, dis je ?
Ha, monsieur,
(dist il), chascun
ne peut avoir les
couillons aussi
pesant q'un mortier,
et ne pouvons estre
tous riches. Je
gaigne ainsi ma vie,
et les porte vendre
au marché, en la
cité qui est icy
derriere. Jesus !
dis je, il y a icy
un nouveau monde ?
Certes, (dist il),
il n'est mie
nouveau ; mais l'on
dist bien que, hors
d'icy, y a une terre
neufve où ilz ont et
soleil et lune et
tout plein de belles
besoignes ; mais
cestuy cy est plus
ancien. Voire
mais, (dis je), mon
amy, comment a nom
ceste ville où tu
portes vendre tes
choulx ?
- Elle a, (dist
il), nom Aspharage,
et sont christians,
gens de bien, et
vous feront grande
chere. "
Bref, je
deliberay d'y aller.
Or, en mon
chemin, je trouvay
un compaignon qui
tendoit aux pigeons,
auquel je demanday :
" Mon amy, d'ont
vous viennent ces
pigeons icy ?
- Cyre, (dist
il), ils viennent de
l'aultre monde. "
Lors je pensay
que, quand
Pantagruel basloit,
les pigeons à
pleines voléee
entroyent dedans sa
gorge, pensans que
feust un colombier.
Puis entray en la
ville, laquelle je
trouvay belle, bien
forte et en bel
air ; mais à
l'entrée les
portiers me
demanderent mon
bulletin, de quoy je
fuz fort esbahy, et
leur demanday :
" Messieurs, y a
il ici dangier de
peste ?
- O, Seigneur,
(dirent ilz), l'on
se meurt icy auprès
tant que le charriot
court par les rues.
- Vray Dieu, (dis
je), et où ? "
A quoy me dirent
que c'estoit en
Laryngues et
Pharingues, qui sont
deux grosses villes
telles que Rouen et
Nantes, riches et
bien marchandes, et
la cause de la peste
a esté pour une
puante et infecte
exhalation qui est
sortie des abysmes
despuis n'a gueres,
dont ilz sont mors
plus de vingt et
deux cens soixante
mille et seize
personnes despuis
huict jours.
Lors je pensé et
calculé, et trouvé
que c'estoit une
puante halaine qui
estoit venue de
l'estomach de
Pantagruel alors
qu'il mangea tant
d'aillade, comme
nous avons dict
dessus.
De là partant,
passay entre les
rochiers, qui
estoient ses dentz,
et feis tant que je
montay sus une, et
là trouvay les plus
beaulx lieux du
monde, beaulx grands
jeux de paulme,
belles galeries,
belles praries,
force vignes et une
infinité de cassines
à la mode Italicque,
par les champs
pleins de delices,
et là demouray bien
quatre moys et ne
feis oncques telle
chere pour lors.
Puis descendis
par les dentz du
derriere pour venir
aux baulievres ;
mais en passant je
fuz destroussé des
brigans par une
grande forest, que
est vers la partie
des aureille.
Puis trouvay une
petite bourgade à la
devallée, j'ay
oublié son nom, où
je feiz encore
meilleure chere que
jamais, et gaignay
quelque peu d'argent
pour vivre.
Sçavez-vous
comment ? A dormir ;
car l'on loue les
gens à journée pour
dormir, et gaignent
cinq et six solz par
jour ; mais ceulx
qui ronflent bien
fort gaignent bien
sept solx et demy.
Et contois aux
senateurs comment on
m'avoit destroussé
par la valée,
lesquelz me dirent
que pour tout vray
les gens de delà
estoient mal vivans
et brigans de
nature, à quoy je
congneu que, ainsi
comme nous avons les
contrées de deçà et
delà les montz,
aussi ont ilz deçà
et delà les dentz ;
mais il fait
beaucoup meilleur
deçà, et y a
meilleur air.
Là commençay
penser qu'il est
bien vray ce que
l'on dit que la
moytié du monde ne
sçait comment
l'autre vit, veu que
nul avoit encores
escrit de ce pais
là, auquel sont plus
de xxv royaulmes
habitez, sans les
desers et un gros
bras de mer, mais
j'en ay composé un
grand livre intitulé
l'Histoire des
Gorgias, car ainsi
les ay-je nommez
parce qu'ilz
demourent en la
gorge de mon maistre
Pantagruel.
Finablement
vouluz retourner,
et, passant par sa
barbe, me gettay sus
ses epaulles, et de
là me devallé en
terre et tumbé
devant luy.
Quand il me
apperceut, il me
demanda :
" D'ont viens tu,
Alcofrybas ? "
Je luy responds :
" De vostre
gorge, Monsieur.
- Et despuis
quand y es tu, dist
il ?
- Despuis, (dis
je), que vous alliez
contre les
Almyrodes.
- Il y a, (dist
il), plus de six
moys. Et de quoy
vivois tu ? Que
beuvoys tu ? " Je
responds :
" Seigneur, de
mesmes vous, et des
plus frians
morceaulx qui
passoient par vostre
gorge j'en prenois
le barraige.
- Voire mais,
(dist il), où chioys
tu ?
- En vostre
gorge, Monsieur, dis
je.
- Ha, ha, tu es
gentil compaignon,
(dist il). Nous
avons, avecques
l'ayde de Dieu,
conquesté tout le
pays des Dipsodes ;
je te donne la
chatellenie de
Salmigondin.
- Grand mercy,
(dis je), Monsieur.
Vous me faictes du
bien plus que n'ay
deservy envers
vous. " |