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LES GRANDES ET INESTIMABLES CRONICQUES DU GRANT ET ENORME GEANT GARGANTUA. CONTENANT SA GENEALOGIE, LA GRANDEUR ET FORCE DE SON CORPS, AUSSI LES MERVEILLEUX FAICTZ D'ARMES QU'II FIST POUR LE ROY ARTUS, COMME VERREZ CY APRES.
IMPRIME NOUVELLEMENT. 1532

 

 

Comment au temps du bon roy Artus
il estoit ung tres expert Nigromancien
que on appelloit Merlin.

Tous bons chevaliers et gentilz hommes, vous debvez sçavoir que au temps du bon roy Artus, il estoit ung grant philosophe nommé Merlin. Lequel estoit expert en l'art de nigromance plus que nul homme du monde. Lequel jamais ne cessa de secourir l'estat de noblesse, dont il merita par ces faictz estre appelle prince des nigromanciens. Ledict Merlin fist de grandes merveilles, lesquelles sont fortes à croire à ceulx qui ne les ont veues. Merlin estoit du grant conseil du roy Artus, et toutes les demandes qu'il faisoit en la court dudit Roy lui estoyent octroyées, fust pour luy ou pour aultres. Il guarentit le Roy et plusieurs de ses barons et gentilz hommes de grans perilz et dangiers. Il fist plusieurs grans merveilles. Entre lesquelles il fist une navire de cinq cens tonneaulx qui alloit vagant sur terre ainsi que vous en voyez sur mer. Et plusieurs aultres merveilles qui sont trop prolixes à racompter comme vous verrez plus à plain.

Comment Merlin dist au roy Artus
que il auroit beaucoup d'affaires contre ses ennemys.

Apres plusieurs merveilles faictes par Merlin à la louenge et au prouffit du roy Artus, Merlin dist : " Tres chier et magnanime prince, vueillez sçavoir que vous aurez beaucoup d'affaires contre voz ennemis. Parquoy s'il vous plaist je y veulx remedier, puisque suis à vostre service, car tousjours n'y pourray estre, car je seray trompé et detenu par femmes, mais soyez certain que tant que seray en mon liberal arbitre, je vous garderay de la main de voz ennemys. " A tant parla le roy à Merlin et luy dist :

" Dea, Merlin, n'est-il possible de eviter ce peril pour tout mon royaulme ? " ­ " Non pas, dist Merlin, pour tout le monde. " ­ Adonc, dist le roy que il fist ce que il luy plairoit, et qu'il n'espargne riens de son Royaulme. Alors Merlin mercia le roy de l'offre qu'il luy faisoit. Luy qui sçavoit toutes choses, ­ c'est à sçavoir le temps passé par les ars et le temps à venir par le vouloir de Dieu, ­ ledit Merlin print congié du bon Roy, et se fist porter à la plus haute montagne de orient, et porta une ampolle du sang de Lancelot qu'il avoir recueillie de ses playes apres que il avoit tournoyé ou combatu contre aulcun chevallier. Oultre plus, porta la rongneure des ongles des doibs de la belle Genievre, espouse du Roy Artus, qui pesoyent l'estimation de v livres. Merlin estant à la montaigne sur le hault d'icelle fist une enclume d'acier grosse comme une tour, et les marteaulx convenables jusques au nombre de troys. Lesquelz, par les ars, il fist que ilz frappoyent si impetueusement sur l'enclume que il sembloit que se fust fouldre qui descendist du ciel, et tout par compas.

Comment Merlin fist apporter les ossements de deux balleines pour faire le pere et la mere de Gargantua.

Incontinent que Merlin eut entendu ses marteaulx, il fist apporter les ossemens de une balleine masculine, et les arrousa du sang de la dicte ampolle, et les mist sur l'enclume, et en brief furent consommez lesdits ossemens et mis en pouldre, et adonc, par la chaleur du soleil, de l'enclume et des marteaulx fut engendré le pere de Gargantua moyennant ladicte pouldre. Apres, Merlin fist apporter les os de une balleine fumelle, et mesla les susdictz ongles de la royne, puis mist le tout sur l'enclume comme jà avoit faict. Et de icelle pouldre fut faicte la mere dudict Gargantua.

Comment Merlin fist une merveilleuse jument
pour porter le pere et la mere de Gargantua.

Apres que Merlin eut achevé ceste merveilleuse besongne, il n'eust pas si tost pousé la derniere pouldre pour faire la femme que il veist l'homme qui estoit de la grosseur d'une baleine et de longueur à l'équipollent, comme doidt estre ung droict homme : ce voyant, Merlin getta son sort sur luy, et le fist dormir jusques à neuf jours, ausquelz neuf jours debvoit estre faicte sa femme. Le prince Merlin, voyant le geant endormy, proposa luy faire une beste pour le porter. Et pour ce regarda çà et là, et veit les relicques de une jument qu'il print et mist sus l'enclume, et en fist une si grande jument et si puissante qu'elle povoit bien porter les deux aussi facillement que faict ung cheval de dix escus ung simple homme, et apres ce l'envoya paistre aval la montaigne.

Comment Merlin rompit les enchantements.

Quant Merlin eut faicte ceste grande et merveilleuse jument, il rompit les enchantemens et apperceut que la femme estoit jà faicte de la grandeur de l'homme ; et adonc ledict homme va regarder la femme, disant : " Que faictz-tu là Galemelle ? " Dist la femme : " Je attens Grant Gosier mon amy. " Adonc Merlin se print à rire et leur dist que ses parolles estoyent belles et que il vouloit qu'ilz eussent ainsi nom. Adonc, adviserent ledict Merlin et luy firent honneur comme à leur souverain seigneur. Puis Merlin leur fist grant chere, et leur dist : " Allez aval ceste montaigne, et me ramenez une jument que y trouverez. "

Comment Grant Gosier et Galemelle allerent querir la jument et engendrerent Gargantua.

Adonc, par le commandement de Merlin, Grant Gosier et Galemelle descendirent au bas de la montaigne pour aller querir la grant jument. Grant Gosier, qui fut le premier au bas de la montaigne, regardoit venir Galemelle, et prenoit plaisir à regarder l'entre-deux de ses chausses (car ilz estoyent tous nudz). Adonc, quand Galemelle fut descendue, il luy demanda quelle chausse elle avoit là. Adonc lui respond, en eslargissant le cuysses, qu'elle avoit cette playe de nature. Grant Gosier, regardant la playe large et rouge comme le fel sainct Anthoine, le membre luy dressa ­ lequel il avoit gros comme le ventre d'une cacque de harengs et long à l'advenant. Il dist à Galemelle que il estoit barbier, et que de son membre feroit esprouvette pour sçavoir si sa playe estoit parfonde ; à laquelle playe il ne trouva nul fons. Toutesfoys si bien leur agréa le jeu que ilz engendrerent Gargantua, pui menerent la grant jument à Merlin, et Merlin leu dist :

" Vous avez engendré ung filz qui fera grans faict, d'armes et donnera secours au roy Artus à l'encontre de ses ennemys ; et pourtant vous le debvez bien traicte et nourrir, et le vous commande ; et que faciez provision de vivres pour quant il sera né sur terre. En oultre, je vous ditz que je ne seray plus avecques vous, et vous commande, sur peine de me désobéir, que quant vostre filz sera en l'eage de sept ans, que vous deux l'admene, à la court du Roy Artus en la grant Bretaigne, et que apportez aulcunes choses de par deçà pour manifester et monstrer vostre puissance. " ­ Adonc, dist Grant Gosier : " Tres chier Seigneur, comme trouverons-nous le chemin quant jamais nous n'y fusmes ? " ­ Dis Merlin : " Vous tournerez la teste de vostre jument vers occident, et la laissez aller, et elle vous conduyra bien sans faillir. " Et adonc Merlin peint congié d'eulx, dont ilz demenerent si grant dueil que on les eust bier entenduz de dix lieues et plouroyent si tres fort que deux moulins eussent peu mouldre de l'eaue qui leur sortoit des yeulx.

Grant Gosier et Galemelle s'en vont à la chasse pour oublier l'ennuy qu'ilz avoyent de Merlin, où ilz trouverent une grande trouppe de cerfz. Grant Gosier s'en alla apres et en print une douzaine des plus grans. Adonc regarda derriere luy, et ne veit point Galemelle, car elle n'avoit point de coutume de demourer derriere. Adonc chargea les douze bestes à son col pour veoir où elle estoit demourée. Quant il fut pres d'elle, il advisa que elle estoit acouchée et apperçeaut que c'estoit d'ung filz masle. Adonc le nomma Gargantua (lequel est ung verbe grec), qui vault autant à dire : comme tu as ung beau filz. Adonc la mere dist que elle vouloit que il eust ainsi nom ; et le pere fut d'accord. Lors prinrent l'enfant Gargantua chacun par une main, et le menerent à la montaigne où ilz faisoyent leurs demourances. Aulcuns acteurs veullent dire que Gargantua fut totallement nourry de chairs en son enfance. Je dis que non (ainsi dit Morgan et plusieurs aultres), car sa mere povoit bien porter à chascune de ses mammelles cinquante pippes de laict. Le pere et la mere prenoyent plaisir à le nourrir, car il leur faisoit tout plain de petis passe temps ; aulcunesfoys, il se esbatoit à getter des pierres du hault en bas de la montaigne comme font petis enfans : lesquelles n'estoyent point moindres de la pesanteur de troys tonneaulx de vin, et, par foys, s'en alloit esbatre en la forest comme font petis jouvenceaulx ; et quant il veoit aulcun oyseau, pour son plaisir il leur gettoit quelque pierres, lesquelles pierres luy sembloyent bien petites, ­ elles n'estoyent pas moins grosses que deux meulles de moulin, et si, luy pesoyent moins en la main que ne feroit une demye noix en la main d'ung homme de maintenant.

Comment Grant Gosier et Galemelle
penserent de leur affaires pour aller chercher Merlin
à la court du roy Artus.

Grant Gosier advise que leur filz est grant et bien nourry, et que les sept ans s'aprochent, et que il fault qu'ilz le menent à la court de roy Artus ainsi que leur a dit Merlin à son department. Lors s'en va Grant Gosier d'ung costé et sa femme de l'autre pour chasser des vivres. Tant firent que en peu de temps qu'ilz eurent assez pour faire leur voyage. Et les chargerent lesditz vivres sur la grant jument, qui estoit bien à l'estimation de cinq cens charges de pain et chairs fresche et salée. De vin, ne faisoyent point de provision. Puis tournerent la grant jument la teste vers les parties d'occident, et donnerent à Gargantua une verge pour la toucher ­ laquelle estoit comme ung grant mas de navire. Au regard de Grant Gosier et Galemelle, ilz prindrent chascun ung grant rochier sur leur teste pour monstrer leur puissance au roy Artus qùant ilz seroyent en son royaulme (ainsi que leur avoit conseillé Merlin à son departement), ­ desquelz rochiers vous oirez parler plus à plain en l'hystoire.

Comment ilz se misdrent à chemin
et des forestz de Champaigne.

Tant a faict Grant Gosier et sa compaignie qu'ilz sont arrivez à Romme, et de là sont venuz en Allemaigne, en Souyce, et au pays de Lorraine, et de la grant Champaigne, où il y avoit pour ce temps là de grans boys, et de celluy temps s'abbatoyent les grans forestz, car il failloit passer par dedans. Quant la grant jument fut dedans les forestz de Champaigne, les mousches se prindrent à la picquer au cul. Ladicte jument, qui avoit la queue de deux cens brasses et grosse à l'advenant, se print à esmoucher, et alors vous eussiez veu tomber les gros chesnes menu comme gresle ; et tant continua ladicte beste que il n'y demoura arbre debout, que tout ne fust rué par terre ; et autant en fist en la Beaulce : car à présent n'y a nul boys, et sont contrainctz les gens du pays de eulx chauffer de feurre ou de chaulme. Et Gargantua, qui suivait ladicte jument, et ne la povoit arrester, se mist ung ecot de boys ou petit orteil, qui pesoit plus de deux cens livres. Gargantua se trouva blecé, et se print à clocher, en disant à ses pere et mere que il se vouloit reposer. Alors s'en allerent au rivaige de la mer, où à present est le mont sainct Michel. Quant grant Gosier et Galemelle et Gargantua furent au rivaige de la mer, ilz furent bien esbahys de veoir tant d'eaue. Alors Grant Gosier demanda le chamin pour aller en la grant Bretaigne où se tenoit le Roy Artus ; et on luy dist que il leur convenoit passer la mer, s'ilz y vouloyent aller. Ce pendant, Gargantua pensoit son petit orteil et y mettoit une tante qui n'estoit pas moins longue de troys toises et estoit ladicte tante le bout d'ung clochier d'une petite parroisse qui estoit là aupres ; duquel clochier il en avoit osté la croisée où estoit le coq, car elle luy eust faict mal à sa playe, à cause des croisons, ­ et ne mist guieres la playe à estre guerie. Et notes que il failloit quatre cens aulnes de toille pour faire la bande dudit petit orteil, sauf demy quartier justement, car il avoit ung peu enflé à cause du mal qu'il y avoit eu paravant.

Alors que sçeurent les gens du pays que ilz estoyent au rivaige, vous eussiez tant veu venir de gens de toutes parts pour les veoir que c'estoit une chose inestimable, dont, entre toutes nations qui y vindrent, les Bretons leur firent beaucoup de mal. Et devez sçavoir que ce qu'ilz portoyent sur leur testes ilz le mirent bas et les vivres que portoit la grant jument sur soy ; puis l'envoyerent paistre parmy les landes, et, comme bons mesnagiers, serrerent bien leur bagaige. Mais ne sceurent si bien faire ne garder leur vitaille que en peu d'heure vous n'eussiez veu ces Bretons à l'entour de ces rochiers cachés de peur qu'on ne les veist, et avec grans cousteaulx, l'ung couppoit une grande piece de venaison, l'aultre une grosse piece de beuf. Tant y vindrent de foys que Grant Gosier les apperceut. Lors jura que si ilz n'amendoyent ce que il luy avoyent desrobé que ilz mangeroyent toutes les vaches de leur pays. Ce voyant les Bretons, ilz leur baillerent deux mille vaches pour recompense, sans les veaulx qui ne furent pas du conte. Adonc Grant Gosier et Galemelle dirent que ilz garderoyent bien que plus ne feussent desrobés par le moyen des deux rochiers. Et alors ledit Grant Gosier et Galemelle prindrent chascun le sien sur la teste, ainsi que les avoyent apportez d'Orient. Et puis se mirent en la mer, disant que quant ilz en auroyent affaire qui les pourroyent aussi bien aller querir comme il les avoyent portez. Et quant Grant Gosier fut assez avant, il mist le sien sur la rive de la mer, lequel rochier à present est appellé le mont sainct Michel. Et mist ledit Grant Gosier la poincte contre mont, et le puis prouver par plusieurs micheletz. Et est ledist rochier tres bien gardé de present au noble roy de France, comme vrayes relicques precieuses. Galemelle vouloit mettre le sien contre, mais Grant Gosier dict qu'elle n'en feroit riens, et que il le failloit porter plus avant, pensant à luy mesmes que tel pourroit prendre l'ung qui ne prendroit pas l'autre. Galemelle fist le commandement et le porta plus loing. Et est ledit rochier de present appellé Tombelaine. Après, s'en sont retournés les deux personnaiges où il ont trouvé Gargantua qui se gardoit que les Bretons ne besongnissent à sa perte comme aultrefoys avoyent faict.

Comment le pere et la mere de Gargantua moururent
d'une fiebvre et comment Gargantua emporta
les cloches de Nostre Dame de Paris.

Apres que Grant Gosier et Galemelle furent venuz de porter les deux rochiers, il leur print une fiebvre continue laquelle si tres fort les tourmenta que en brief ilz moururent par faulte d'une purgation. Parquoy Gargantua se cuyda desesperer car il se arracha les cheveux et se gratoit la teste. Il frappoit du pié contre terre, il se tordoit les bras : c'estoit merveille du dueil qu'il demenoit. Puis son dueil passa, et luy souvint qu'il avoit ouy dire que Paris estoit la plus grant ville du monde. Il luy print envie de y aller car il appetoit à veoir choses nouvelles comme tout jeunes gens. Lors il monta sur sa grant jument, et se mist à chemin. Quant il fut pres il se mist à pied, et envova paistre la jument ; puis va entrer en la ville, et se alla asseoir sur une des tours de Nostre Dame, mais les jambes luy pendoyent jusques en la rivière de Seine ; et regardoit les cloches de l'une, et puis de l'autre, et se print à bransler les deux qui sont en la grosse tour, lesquelles sont tenues les plus grosses de France. Adonc, vous eussiez veu venir les Parisils tous à la foule, qui le regardoyent et se mocquoyent de ce que il estoit si grant. Lors pensa que il emporteroit ces deux cloches, et que il les pendroit au col de sa jument ainsi que il avoit veu des sonnettes au col des mules. Adonc s'en part et les emporte. Qui furent marris, ce furent les Parisiens, car de force ne falloit point user contre luy. Lors se mirent en conseil, et fut dit que l'on yroit le supplier que il les apportast, et mist en leurs places où il les avoir prinses, et que il s'en allast sans plus revenir ; et luy donnerent troys cens beufz et deux cens moutons pour son disner ; ce que accorda Gargantua, puis s'en alla ledict Gargantua sur le rivaige de la mer, dont il estoit venu, et lors recommença son dueil, quant il ne veit point son pere et sa mere la où il les avoit laissez mors ­ car Merlin, qui sçavoit tout, estoit venu pour le reconforter, lequel les avoit faict enterrer. Ledit Merlin vint à Gargantua et luy dist : " Ne te deconforte plus pour la mort de ton pere et mere, car je les ay faict enterrer en ce lieu là. " Lors dist Gargantua : " Qui estes vous qui ainsi parles ? " Dist Merlin : " Je suis celluy qui commanda à ton pere que il vint par deça pout te presenter au roy Artus. " ­ " Dea, dist Gargantua, esse vous qui avez nom Merlin ? " ­ " Ouy, dist il, et pourtant dispose toy pour t'en venir avec moy en la grant Bretaigne servir le Roy. " Alors dist Gargantua : " Sire Merlin, je suis à vous. Ayes pitié du pauvre orphelin. " Puis dist Merlin : " Va querir ta jument, et passerons la mer, car il est heure de partir. " Gargantua fist son commandement et amena ladicte jument pres du rivaige de la mer, ­ laquelle eut peur de ondes en sorte que on l'eust ouye ronfler de dix lieux, puis se print à saulter, ruer et courir. Merlin, voyant que Gargantua vouloit aller apres, luy dist que il la laissast aller, et qu'elle alloit en Flandres, et que ladicte jument estoit chaulde, et pourroit estre couverte de beaulx poulains, dont les Flamans auroyent de la rasse, et que une aultre foys la pourroit recouvrer. Mais tant y fut ladicte jument qu'elle fist poulains et poulaines. Pourtants saichez que de ycelle est venu le nom des grans jumens de Flandres.

Comment Merlin mena Gargantua en la grant Bretaigne.

Apres la perte de la grant jument, Merlin fist venir une nue qui porta luy et Gargantua sur le bort de la mer, pres Londres. Lors dist Merlin à Gargantua : " Tu m'atendras icy, et je iray vers li bon Roy Artus, lequel te fera grant chere et te delivrera un don qui moult te plaira. Et pourtant ne te refuse de rien que il te commande. " ­ " Non feray je, dist Gargantua. Je feray tout vostre vouloir. " Alors s'en va Merlin, qui salua le Roy ; puis dist : " Tres puissant prince ; j'amaine ung personnaige en voustre pays, lequel est assez puissant pour deffaire et mettre affin tous voz ennemys s'ilz estoyent assemblez en ung ost, et plus de cent mille hommes d'armes davantaige. " Dea, dist le Roy, comment est-il possible ? Moy qui ay tant de vaillans gens de guerre, j'ay perdu deux batailles ceste sepmaine passée. " ­ " Sire, dist Merlin, à ceste foys leur montrerez que il ne vous doibvent pas venir veoir de si pres. " Adonc le Roy et les seigneurs et barons avec Merlin montent à cheval. Et tantost ont trouvé Gargantua qui se promenoit. Dont le Roy et les barons furent fort esmerveillés de sa grosseur et haulteur. Lors, le Roy le salua, et Gargantua luy rendit son salut comme à tel prince appartenoit ; et le Roy luy demanda son nom. " Sire, de son nom ne vous soucies, car il est pour se deffendre en guerre contre son homme. " Et Gargantua leur respondit que s'il y en avoit trente mil hommes, que il ne luy feroyent riens. Adonc luy dist le Roy que s'il vouloit aller combattre les Gos et Magos, lesquels luy faisoyent guerre, que il l'abilleroit de livrée et luy bailleroit gaiges et bouche à la court. Lors le mercia Gargantua, et dist que l'on fist une masse de fer de soixante piedz de long, et que par le bout elle feust grosse comme le ventre de une tine. Lors commanda le Roy que l'en cherchasse des fourgerons pour ce faire. Au surplus, le Roy luy dist que ces Gos et Magos estoyent fors et puissans, et que ilz estoyent armez de pierre de taille, et que il en avoit ung qui estoit son prisonnier, lequel luy faisoyt peur quant il le regardoit. Lors dist Gargantua : " Sire, vous plaist-il que je le voye ? " Et le Roy dist que ouy ; et envoya querir le prisonnier, comme dist est. Et quant Gargantua le veist, dist : " Sire, voulez vous que se prisonnier ne vous face plus peur ? " Lors dist le Roy : " Faictes ce que vous vouldres. " Et souldain Gargantua print ledit prisonnier par le collet, et le getta devant tous les Barons si tres hault que l'on ne le pouvoit veoir. Puis tomba tout mort, aussi froissé que si une tour fust tombée sur luy. Puis dist Gargantua : " Sire, ne craignes rien plus cestuy icy, car il ne vous fera plus de peur. " La massue fut tantost faicte par la science de Merlin, tel que il luy failloit, et en brief fust amenée dedans une grant charrette, comme on faict une piece d'artillerie et presentée à Gargantua, lequel la print bien legierement, et jura devant tous les assistens que jamais ne bevroit ne mengeroit que les Gos et Magos n'eussent tous sentiz que pesoit la masse que il tenoit en sa main. Adonc vint ung poste par le commandement du Roy Artus, qui le mena au camp des Gos et Magos, et les monstra audit Gargantua, disant : " Voylà les traistres Gos et Magos, qui nuyt et jour nous veulent destruire. " Et tout soudain Gargantua se fourre en la bataille, comme ung loup en ung troupeau de brebiz frapant de sa massue sà et là, criant : " Vive le bon Roy Artus ! Car je vous monstreray l'offence que luy avez faicte. " Les Gos et Magos, voyant que il estoit pire que ung grant dyable pour eulx, ne luy sçavoyent que faire, fors tendre le dos ; et demandoyent mercy. Mais il n'avoit pitié de nulz, quelz qu'ilz feussent. Lors vint l'armée du Roy Artus, qui fist le pillaige. Et Gargantua retouma à Londres par devers le Roy. Et Merlin leur conta le cas ; dont le Roy fut fort joyeulx de ses vertus. Lors commanda le Roy dresser les tables pour Gargantua, et commanda faire les feuz de joye en la cité pour la victoire qu'il avoit contre ses ennemys Gos et Magos. Lors se assist Gargantua à table, et a esté assis présentement. Et pour entrée de table luy fut servy les jambons de quatre cens pourceaulx sallez, sans les andouilles et boudins ; et dedans son potaige la chair de deux cens lievres ; et quatre cens pains, dont ung chascun pesoit cinquante livres ; et la chair de deux cens beufz gras, dont il avoit mengé les trippes à l'entrée de table. Et ne doubtez pas que le tranchouer, là où on luy tranchoit la chair, ne feust merveilleusement bien grant, car il povoit bien tenir dessus ledict tranchouer la chair de troys ou quatre beufz, et y avoit six hommes, qui ne cesssoyent de trancher la chair dessus ledict tranchouer, et mettre par quartiers ; et chascun quartier de beuf ne luy montoit que ung morceau. Et quatre puissans hommes, qui, sans cesser, à chascun morceau qu'il mangeoit, luy jectoyent chascun une grande palerée de moustarde en la gorge ; et pour la desserte, luy servent quatre tonnettes de pommes cuyttes ; et beut dix tonneaulx de cidre, à cause qu'il ne beuvoit point de vin.

Comment Gargantua fut habillé de la livrée de Roy Artus.

Apres que les tables furent levées, et que Gargatua eust prins sa refection legierement, non pas comme font ung tas de gallans, mais en escoutant les belles parolles et honnestes jeulx et devises du Roy et des princes qui là assistoyent ­ à quoy il prenoit plus de plaisir cent mille foys qu'il ne faisoit à boire ne à menger ­ le Roy voyant que graces estoyent rendues et achevées de dire, il manda querir son grant maistre d'hostell, et luy comanda que il fist faire les habillemens de livrée de Gargantua, et qu'il fust fourny de chemise et de tous aultres vestemens. Lors dist le maistre d'hostel que ainsi seroit-il faict, puis que il luy plaisoit le commander. Puis fut levé, par le commandement dudict grant maistre d'hostel huyt cens aulnes de toille pour faire une chemise audict Gargantua, et cent pour faire les coussons en sorte de carreaulx, lesquels sont mis soubz les esselles.

Pour faire son pourpoint, fut levé sept cens aulnes de satin, moytié cramoysi et moytié jaulne ; et trente deux aulnes et demy quartier de velours vert pour faire la bordeure dudict pourpoint

Pour faire des chausses audict Gargantua fut achapté deux cens aulnes d'escarlate, et troys quartiers et demy, cheux le drappier.

Pour faire le saye de livrée, fut levé neuf cens aulnes et demy quartier, moytié rouge et jaulne.

Pour faire la bordure, fut achapté LXX aulnes de velours cramoysi, moytié rouge et moytié jaulne, ainsi comme est dict par devant

Pour faire le manteau, fut levé quinze cens aulnes ung cartier et demy de drap justement.

Pour faire ses souliers, fut achapté chez les conroyeurs cinquante peaulx de vache et demye.

Pour faire les courroyes à les fermer fut achapté deux douzaines de peaulx de veau justement.

Pour carreler les dicts souliers, fut achapté cheux les taneux le cuyr de trente six beufz.

Pour faire son bonnet à la coquarde, fut baillé au bonnetier deux cens quintaux de laine, deux livres et demye et ung quart justement.

Son plumart pesoit bien cent troys livres ung quarteron et davantaige.

Gargantua avoit un signe d'or en ung de ses doys. Auquel avoit troys cens marcs d'or, dix onces et deux deniers et demy, et y avoit ung rubyz enchassé dedans ledict signet, qui estoit merveilleusement bien estimez ; et pesoit cent trente livres et demye.

Au regard de monteure, quoy quon en dye, il reffusa de en prendre, à cause que il alloit bien à pied ; car en trente pas il faisoit autant de chemin que ung poste eust sceu faire à quatre chevauchées avecques ung bon cheval.

Comment Gargantua remercya Merlin à secret.

Apres que les habillemens furent parachevez et que Gargantua se veit en ce point atourné et vestu de ses sumptueulx habillemens, il ressembloit au paon qui faict la roue, car il mist ses deux mains sur ces deux coustez en la presence du bon Roy Artus et de tous les gentilz hommes et nobles barons et assistans de sa court qui là estoyent presens. Adonc ledict Gargantua estant eslevé sur ces deux piedz, il se regarda d'ung fier couraige en faisant deux ou troys tours de la teste, puis dist : " Bon faict croire le conseil d'ung prudent et saige homme tel comme celluy de monseigneur Merlin ; car bien me dist ce que je voy maintenant quant il dist que ne reffusasse en rien le bon Roy Artus, car pour ung simple service que luy ay faict d'avoir destuytz et vaincuz les Gos et Magos, il m'a tant aymé qu'il m'a donné ces sumptueux habitz, dont je suis fort tenu à luy. " Lors dist le Roy Artus à Merlin : " Cher amy, nous regardons Gargantua qui est bien aise d'estre né ; et dit du bien de vous et de la court. Parquoy il me semble que il seroit bon que vous alliez vous monstrer devant luy, veoir s'il fera ce que il dict. " Puis dist Merlin : " Sire, il fera plus fort mille foys. " Adonc Merlin s'en va devant Gargantua. Et quant Gargantua apperceut Merlin, il vint vers luy et le salua. Puis Merlin demanda qualle chere et comme il se portoit. Et Gargantua, qui estoit gay, respond que tres bien se portoit, et sur ce il se print à rire si tres fort et de si grant affection, pour la gentillesse de sa personne et de l'amour que il avoit à Merlin et au Roy Artus, que on l'entendoit rire de sept lieus et demye. Apres dist Gargantua : " Seigneur Merlin, jamais homme n'eut autant de bien au monde comme j'en ay par vostre moyen ; parquoy je vous remercye. "

Comment le Roy Artus envoya ambassade
aux Holendoys et Irlandoys.

Vous debvez sçavoir, quant ung grant mal ou malvaise fortune advient à aulcun prince et grant seigneur ou aultre, pour unc il en advient dix. Ainsi fut il au Roy Artus quand il eut guerre contre les Gos et Magos, car les Holendoys et Irlandoys qui luy estoyent tributaires se revolterent et quant le roy Artus leur mandoit querir ses deniers ou ayde et confort de gensdarmes, ilz faisoyent du contraire. Parquoy, luy voyant son bon conseil et la puissance de Gargantua, conclud leur envoyer ambassade et signifier qu'ilz luy eussent à rendre le tribut de cinq années et mettre leurs villes et chasteaulx entre ses mains et que leur roy se vint rendre prisonnier à sa court pour en faire justice telle que de raison. Les Irlandoys et Holendoys ouirent l'ambassade, de laquelle ne se firent que mocquer, et dirent que ilz estoyent deux nations, et que ilz se tiendroyent si fort que le roy de la Grant Bretaigne ne leur feroit riens, et deffendirent aux ambassadeurs de non plus parler du Roy Artus, sur peine de tenir prison.

Comment les ambassadeurs firent tenir leur raport,
et de la preparation de guerre.

Les ambassadeurs du Roy Artus, voyant la folle responce des Irlandoys et Holendoys, se sont mis sur mer pour tirer vers Londres, où estoit le Roy Artus. Ilz ont eu bon vent, et ont fort bien exploicté, tant qu'ilz y arriverent par ung lundy matin, et le Roy en sceut les nouvelles ; lequel les manda incontinant venir par devers luy en sa chambre. Quant ilz furent entrez ilz le saluerent comme ilz sçavoyent bien faire. Le Roy leur rendit leur salut, en leur demandant quelles nouvelles ilz apportoyent. Lors respondirent les ambassadeurs que les Irlandoys et Holendoys totallement estoyent ses ennemys, et que ilz ne prisoyent riens sa puissance. Le Roy leur demanda : " Leur avez vous parlé de la puissance de Gargantua ? " Et ilz respondirent que non, combien que il leur en souvenoit assez ; mais " à cause de leur oultrecuydance ne les avons vouluz advertir de leur prouffitt. " Le Roy leur dist que c'estoit bien faict, et ces parolles finées le Roy fist assembler son conseil pour deliberer de la guerre, ­ auquel fut appellé Merlin et plusieurs aultres ; et fut conclud que Gargantua prendroit gensdarmes, ce que il luy plairoit, soubz son enseigne, et que Merlin les conduyroit et bailleroit conseil à Gargantua, ainsi que il avoit de coustume

Comment Merlin compta à Gargantua que il luy failloit faire la guerre contre les Irlandoys et les Holendoys.

Voyant Merlin la conclusion du conseil du bon Roy Artus, comme celluy qui veult le proffit de son maistre, il s'en est venu à Gargantua et luy a dist : " Gargantua, levez la main, et faictes serment au Roy de le servir en certaine guerre mouvée entre luy et les Irlandoys et Holendoys. " Lors, Gargantua, qui estoit du costé devers le soleil, qui estoit chault et penetrant, va lever la main tout au large, en sorte qu'elle faisoit demye lieue et demy quart d'ombre tout à la ronde justement ; et estoit le soleil sur le point de midy. Et quant Gargantua eut faict le serment, il pria Merlin que il luy donnast conseil, et que de force avoit assez, ct que en brief il luy monstreroit l'ouvraige que il sçavoit faire de sa massue ; puis luy dist Merlin : " Gargantua, il te fault mener avecques toy deux mille hommes seullement, qui feront le pillaige quant tu auras gaigné la bataille ; et saiches que tu prendras leur roy prisonnier, lequel tu admeneras au Roy Artus, et les plus apparens de sa court, et les detiens prisonniers jusques à ce qu'on en ait faict present au bon Roy Artus. " ­ " Lors, dist Gargantua, comment passerons-nous la mer ? " Puis dist Merlin : " Je vous passeray en ung tel navire ou nous passasmes à venir de la Petite Bretaigne en la Grande. " Et brief fut assemblée l'armée et envoyée sur le bort de la mer. Puis Merlin fit venir lme grosse nuée noire, et en ung mouvement furent tous passez la haulte mer, et se trouverent tous ceux de l'armée, sauf Merlin, qui s'en retourna à la court du Roy Artus. Adonc, quant Gargantua veit ses gens pres de luy, il ne fut point esbahy, mais leur dist : " Mes enfans, attendez moy icy en ce lieu, car je veulx aller veoir si les portes de cets ville sont bien fermées, et sçavoir comme elle s'appelle, ­ car nous sommes en pays de conqueste. " Adonc Gargantua print sa massue sur son espaulle, et s'en va vers la ville, où il rencontra ung homme armé, lequel vouloit monter à cheval, et luy dist : " A qui es-tu, et qui est ton maistre ? " Adonc, l'homme armé fist le signe de la croix en disant : " Ennemy, je te conjure. "Lors Gargantua le print et le mist en ung coing de gibessiere, et s'en alla vers les portes d'icelle ville, où il trouva beaucoup de menu peuple, dont il ne tint conte, et les laissa courir en la ville ; et fermerent les portes, et sonnerent les cloches pour assembler toute la commune : laquelle fut incontinent sur les murailles pour getter des pierres contre Gargantua ; mais riens ne les doubtoit, et, devant tous, se alla asseoir sur l'ung des boullevers de la ville, et leur demanda comme avoit nom la ville, et à qui elle estoit. Lors luy dirent que elle estoit au Roy d'Irlande, et qu'elle s'appelloit Reboursin. Adonc demanda Gargantua si leur roy estoit en la ville ; et ilz dirent que ouy, et adonc Gargantua leur dist que ilz luy allassent dire que il l'attendoit luy et toute sa puissance pour le combatre et mener prisonnier au Roy Artus.

Comment le Roy d'Iralnde et Holende
sortit cinq cens hommes d'armes pour combatre Gargantua.

Ainsi que Gargantua parloit aux citoyens, le Roy d'Irlande sortit par une faulce porte secrette, avecques cinq cens hommes bien armez, et vindrent pour assaillir Gargantua qui estoit assis sur le boulevart ; et quant Gargantua les veit venir à l'encontre de luy, il passa oultre la barriere dedans le boulevart, et se print à ouvrir la gueulle, en se mocquant de si peu de gens que ilz estoyent. Adonc chascun le regardoit, et disoyent que c'estoit ung diable, car il avoit La gueulle fendue de quatre braces. Puis chascun se print à tirer arballestes et arcs contre Gargantua. Et, ce voyant, Gargantua sort legierement du boulevert, et, sans frapper aulcun coup de sa massue, les print à belles mains et en emplist tout le fons de ces chausses, et une partie mist en la fante de ces manches ; puis s'en retourna vers ces gens, qui l'attendoyent au bort de la mer, et leur bailla les prisonniers à garder, dont ilz furent moult joyeulx de la belle prinse que avoit faict leur capitaine Gargantua.

Comment Gargantua demanda aux prisonniers
si le Roy estoit en leur compagnie.

Quant Gargantua fust venu de bailler l'escarmouche à la ville de Reboursin, qui estoit la ville capitale du royaulme, et que il eut prins plusieurs prisonniers, il les apporta en la fante de ses manches et au fons de ces chausses, et les fist compter par ces gensdarmes, et s'en trouva au nombre de troys cens et neuf, et ung qui estoit mort du vent d'un pet que avoit faict Gargantua en ces chausses, et avoit le pouvre prisonnier la teste toute fendue, et la cervelle espandue de ce coup de broudier, car il petoit si rudement que du vent qui sortoit de son corps, il en faisoit verser troys charretées de foing, et d'une vesse en faisoit mouldre quatre molins à vent. Or, laissons le pet et l'homme mort, et revenons au troys cens et neuf qui furent contés et interrogués en ceste maniere par Gargantua : " Or sa, mes prisonniers, si vous voulez saulver vostre vie, dictes moy en general si vostre Roy est en vostre compagnie. " Adonc, dirent tous en general que il n'y estoit point, et qu'il estoit eschappé par une petite rue estroicte, et c'estoit mussé en une petite maison basse, en tirant vers la grant riviere.

Comment Gargantua se disposa de aller bailler l'alarme en la ville de Reboursin, et des tresves qui furent faictes.

L'endemain, au point du jour, se disposa Gargantua de bailler l'assault à la ville de Reboursin plus fort que par devant pour sçavoir si le Roy sortiroit comme il avoit jà faict la premiere foys ; il commanda à ses gens que ilz gardissent bien les prisonniers, et print sa massue à son col, et s'en alla acouder sur les murailles de la ville de Reboursin. Quant les assistans le veirent venir, ilz l'allerent dire au roy, lequel luy envoya ung messaige pour luy dire qu'il luy pleust de luy bailler tresves quinze jours, et qu'il luy feroit delivrer de la ville deux navires chargées de haranc frays, et deux cens cacques de macqueraulx sallez, et la moustarde pour les manger. A quoy se accorda Gargantua ; par ainsi dire que le roy prepareroit son armée dedans les quinze jours, et que luy mesmes assisteroit au combat avec toute sa puissance ; lequel appointement fut ainsi conclud, et presenté audict Gargantua les deux navires chargées de harenc frays et les deux cens cacques de macqueraulx sallés, et xx barilles pleines de moustarde. Se voyant Gargantua que il estoit bien appoissonné, il envoya à ses gensdarmes une des navires de haranc frays seullement avecques deux cacques de moustarde, et cecy luy fut servy à sa table devant la porte de la ville à ung desjeuner par un lundy matin entre sept et huyt heures. Apres que Gargantua a eut desjeuné, il eut envie de dormir, et s'en alla à ung quart de lieue de la ville, en une vallée où il se coucha et se endormit. Aulcuns de la ville l'avoyent veu endormy, lesquelz en firent le raport ; dont il fut dit par le conseil que ilz le yroyent assaillir la nuyt et qu'ilz le tueroyent endormy. Et quant ilz furent au lieu, ilz cuidoyent devaller la vallée et ilz tumboyent dedans la gueulle de Gargantua, qui dormoit la gueulle ouverte ; et y tumberent deux cens et cinq justement. Et quant Gargantua fut esveillé, il eut grant soif à cause de ces macquereaulx sallez qu'il avoit mengé ; il alla à la rivière pour boire, et beut tellement qu'il mist ladicte rivière à sec. Lors, les citoyens qui estoyent tombez en sa gueulle furent tous noyés.

Comment le Roy d'Irlande et Holende se prepara
et assembla son ost pour resister contre Gargantua.

Voyant le Roy d'Irlande et Holende que il n'avoit gueres de tresves, il fist diligence de mander par tout son pays de Holende et de Irlande que tout ban et arriere ban fust prest de venir à sa bonne ville de Reboursin le troyziesme jour de May prochainement venant, et que chascun fust le mieulx en point pour se deffendre qu'il seroit possible. Tant fist le roy que en peu de temps il eut à la cour deux cens mille hommes bien equippez de ce qui leur estoit necessaire pour le faict de la guerre. Et quant le Roy se veit si bien accompaigné, et de si bons gensdarmes, et bien en point (excepté de artillerie, car en celluy temps il n'en estoit point), il manda par ung hérault à Gargantua, qui estoit avecques ces gens sur le bort de la mer à faire grant chere, qu'il vint à la champaigne, et que le Roy l'attendoit avec belle compagnie, et que s'il ne venoit bien tost, que il le viendroit veoir. Lors Gargantua fut bien aise, et dist au herault que il ne print pas la peine et que il le verroit plus tost que ne luy seroit besoing. A tant se part le herault ; puis dist Gargantua à ses gens que quant il hucheroit que ilz viensissent pour faire le pillaige. Lors s'en va Gargantua à l'armée, sa grosse massue sur son col ; et quant il fut pres, il regarda que tout le pays estoit plain, et avoyent faict des engins pour le faire tomber. Ce voyant, il se approcha pres, et ilz luy tireroyent des fleches tant qu'il ne se veoit pas conduyre. Adonc print sa massue à deux mains et se esmouche deçà et delà aussi fermement que faict ung lyon quant il prent sa proye, et en peu de temps il en tua cens mille deux cens et dix justement ; et vingt qui faisoyent les mors soubz les aultres, et au meillieu de l'armée estoit le Roy et cinquante des grans seigneurs de sa court, qui cryoient misericorde. Lors demanda Gargantua : " Qui estes vous ? " Et ils respondirent que c'estoit le Roy et les barons du pays. Adonc leur commanda Gargantua que ilz ne bougeassent et qu'il les livreroit prisonniers au Roy Artus avecques les aultres pour en faire à sa voulenté. Lors Gargantua se print à siffler en paulme à ses gens, lesquelz estoyent au rivaige de la mer à troys petites lieues de là. Lors incontinent qu'ilz ouyrent leur capitaine Gargantua qui siffloit en paulme, ilz s'avancerent de aller vers luy, car ilz sçavoyent bien que il les appelleroit pour faire le pillaige des gens qui estoyent mors. Et quant ilz furent là, et que ilz eurent bien tout pillé, Gargantua print les cinquante prisonniers, et les mist dans une dent creuse qu'il avoit. En la dicte dent creuse, avoit ung jeu de paulme pour esbattre lesditz prisonniers ; et mist le Roy dedans sa gibessiere. Puis sont venuz au rivaige cle la mer, là où ilz ont trouvé le seigneur Merlin qui les attendoit à venir. Lors Merlin fist ses enchantemens comme il avoit de coutume, et incontinant qu'ilz furent faictz, ilz furent tous transmis à la court du Roy Artus, là où Gargantua fist present au noble Roy Artus des dessusdictz prisonniers. Et estoyent presens tous les barons de la cour dudict Roy Artus, qui furent moult joyeulx, et luy faisoyent grant honneur, et grant reverence, et prisoyent beaucoup la force et puissance de Gargantua.

Comment Gargantua mist un geant en sa gibessiere.

Lors quant Gargantua et Merlin et toute l'armée furent arrivez à la court du Roy Artus, et livrez les prisonniers, le bruyt fut par toute la ville que il y avait ung geant qui avoit douze coudées de hault qui estoit pour soutenir la partie des Gos et Magos. Lequel où il passoit, il destruysoit tout le pays et demandoit nouvelles de Gargantua, disant qu'il vouloit combatre contre luy, et venger le meurtre qu'il avoit faict ausditz Gos et Magos ; et en fut le bruyt si grant qu'il vint jusques aux oreilles de Gargantua ; lequel fut bien ayse de ouyr parler de sa puissance, et dist que si ledict geant vouloit servir le Roy Artus, que il luy bailleroit la moytié de ses gaiges que il avoit du Roy Artus. Lors Gargantua a print sa massue, et s'en va veoir où estoit le geant, qui n'estoit que à cinq petites lieues de Londres, où il avoit assiegé ung chasteau et avoit là tout destruyt le villaige. Adonc, quant Gargantua le veit, il le salua, et ledict geant le regarda, et luy dist : " C'est toy que je cherche ; jamais tu ne retourneras dont tu viens ; mais maintenant seront vengés les Gos et Magos. " Adonc le geant qui avoit la veue basse, print une grosse massue de boys, et cuydoit frapper Gargantua ; et il frappa ung gros chesne. Alors Gargantua le va prendre, et luy plia les rains en la forme et maniere que l'on plieroit une douzaine d'esguillettes, et le mist en sa gibessiere, et le porta tout mort à la court du Roy Artus.

Et ainsi vesquit Gargantua au service du Roy Artus l'espace de deux cens ans troys moys et iiii jours justement. Puis, fut porté en faierie par Gain la phée et Mélusine, avecques plusieurs aultres, lesquelz y sont de present.

FINIS

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