Comment au temps du bon roy
Artus
il estoit ung tres expert
Nigromancien
que on appelloit Merlin.
Tous bons chevaliers et gentilz
hommes, vous debvez sçavoir que au
temps du bon roy Artus, il estoit
ung grant philosophe nommé Merlin.
Lequel estoit expert en l'art de
nigromance plus que nul homme du
monde. Lequel jamais ne cessa de
secourir l'estat de noblesse, dont
il merita par ces faictz estre
appelle prince des nigromanciens.
Ledict Merlin fist de grandes
merveilles, lesquelles sont fortes à
croire à ceulx qui ne les ont veues.
Merlin estoit du grant conseil du
roy Artus, et toutes les demandes
qu'il faisoit en la court dudit Roy
lui estoyent octroyées, fust pour
luy ou pour aultres. Il guarentit le
Roy et plusieurs de ses barons et
gentilz hommes de grans perilz et
dangiers. Il fist plusieurs grans
merveilles. Entre lesquelles il fist
une navire de cinq cens tonneaulx
qui alloit vagant sur terre ainsi
que vous en voyez sur mer. Et
plusieurs aultres merveilles qui
sont trop prolixes à racompter comme
vous verrez plus à plain.
Comment Merlin dist au roy Artus
que il auroit beaucoup d'affaires
contre ses ennemys.
Apres plusieurs merveilles
faictes par Merlin à la louenge et
au prouffit du roy Artus, Merlin
dist : " Tres chier et magnanime
prince, vueillez sçavoir que vous
aurez beaucoup d'affaires contre voz
ennemis. Parquoy s'il vous plaist je
y veulx remedier, puisque suis à
vostre service, car tousjours n'y
pourray estre, car je seray trompé
et detenu par femmes, mais soyez
certain que tant que seray en mon
liberal arbitre, je vous garderay de
la main de voz ennemys. " A tant
parla le roy à Merlin et luy dist :
" Dea, Merlin, n'est-il possible
de eviter ce peril pour tout mon
royaulme ? " " Non pas, dist
Merlin, pour tout le monde. "
Adonc, dist le roy que il fist ce
que il luy plairoit, et qu'il
n'espargne riens de son Royaulme.
Alors Merlin mercia le roy de
l'offre qu'il luy faisoit. Luy qui
sçavoit toutes choses, c'est à
sçavoir le temps passé par les ars
et le temps à venir par le vouloir
de Dieu, ledit Merlin print congié
du bon Roy, et se fist porter à la
plus haute montagne de orient, et
porta une ampolle du sang de
Lancelot qu'il avoir recueillie de
ses playes apres que il avoit
tournoyé ou combatu contre aulcun
chevallier. Oultre plus, porta la
rongneure des ongles des doibs de la
belle Genievre, espouse du Roy
Artus, qui pesoyent l'estimation de
v livres. Merlin estant à la
montaigne sur le hault d'icelle fist
une enclume d'acier grosse comme une
tour, et les marteaulx convenables
jusques au nombre de troys.
Lesquelz, par les ars, il fist que
ilz frappoyent si impetueusement sur
l'enclume que il sembloit que se
fust fouldre qui descendist du ciel,
et tout par compas.
Comment Merlin fist apporter les
ossements de deux balleines pour
faire le pere et la mere de
Gargantua.
Incontinent que Merlin eut
entendu ses marteaulx, il fist
apporter les ossemens de une
balleine masculine, et les arrousa
du sang de la dicte ampolle, et les
mist sur l'enclume, et en brief
furent consommez lesdits ossemens et
mis en pouldre, et adonc, par la
chaleur du soleil, de l'enclume et
des marteaulx fut engendré le pere
de Gargantua moyennant ladicte
pouldre. Apres, Merlin fist apporter
les os de une balleine fumelle, et
mesla les susdictz ongles de la
royne, puis mist le tout sur
l'enclume comme jà avoit faict. Et
de icelle pouldre fut faicte la mere
dudict Gargantua.
Comment Merlin fist une
merveilleuse jument
pour porter le pere et la mere de
Gargantua.
Apres que Merlin eut achevé ceste
merveilleuse besongne, il n'eust pas
si tost pousé la derniere pouldre
pour faire la femme que il veist
l'homme qui estoit de la grosseur
d'une baleine et de longueur à
l'équipollent, comme doidt estre ung
droict homme : ce voyant, Merlin
getta son sort sur luy, et le fist
dormir jusques à neuf jours,
ausquelz neuf jours debvoit estre
faicte sa femme. Le prince Merlin,
voyant le geant endormy, proposa luy
faire une beste pour le porter. Et
pour ce regarda çà et là, et veit
les relicques de une jument qu'il
print et mist sus l'enclume, et en
fist une si grande jument et si
puissante qu'elle povoit bien porter
les deux aussi facillement que faict
ung cheval de dix escus ung simple
homme, et apres ce l'envoya paistre
aval la montaigne.
Comment Merlin rompit les
enchantements.
Quant Merlin eut faicte ceste
grande et merveilleuse jument, il
rompit les enchantemens et apperceut
que la femme estoit jà faicte de la
grandeur de l'homme ; et adonc
ledict homme va regarder la femme,
disant : " Que faictz-tu là
Galemelle ? " Dist la femme : " Je
attens Grant Gosier mon amy. " Adonc
Merlin se print à rire et leur dist
que ses parolles estoyent belles et
que il vouloit qu'ilz eussent ainsi
nom. Adonc, adviserent ledict Merlin
et luy firent honneur comme à leur
souverain seigneur. Puis Merlin leur
fist grant chere, et leur dist :
" Allez aval ceste montaigne, et me
ramenez une jument que y
trouverez. "
Comment Grant Gosier et
Galemelle allerent querir la jument
et engendrerent Gargantua.
Adonc, par le commandement de
Merlin, Grant Gosier et Galemelle
descendirent au bas de la montaigne
pour aller querir la grant jument.
Grant Gosier, qui fut le premier au
bas de la montaigne, regardoit venir
Galemelle, et prenoit plaisir à
regarder l'entre-deux de ses
chausses (car ilz estoyent tous
nudz). Adonc, quand Galemelle fut
descendue, il luy demanda quelle
chausse elle avoit là. Adonc lui
respond, en eslargissant le cuysses,
qu'elle avoit cette playe de nature.
Grant Gosier, regardant la playe
large et rouge comme le fel sainct
Anthoine, le membre luy dressa
lequel il avoit gros comme le
ventre d'une cacque de harengs et
long à l'advenant. Il dist à
Galemelle que il estoit barbier, et
que de son membre feroit esprouvette
pour sçavoir si sa playe estoit
parfonde ; à laquelle playe il ne
trouva nul fons. Toutesfoys si bien
leur agréa le jeu que ilz
engendrerent Gargantua, pui menerent
la grant jument à Merlin, et Merlin
leu dist :
" Vous avez engendré ung filz qui
fera grans faict, d'armes et donnera
secours au roy Artus à l'encontre de
ses ennemys ; et pourtant vous le
debvez bien traicte et nourrir, et
le vous commande ; et que faciez
provision de vivres pour quant il
sera né sur terre. En oultre, je
vous ditz que je ne seray plus
avecques vous, et vous commande, sur
peine de me désobéir, que quant
vostre filz sera en l'eage de sept
ans, que vous deux l'admene, à la
court du Roy Artus en la grant
Bretaigne, et que apportez aulcunes
choses de par deçà pour manifester
et monstrer vostre puissance. "
Adonc, dist Grant Gosier : " Tres
chier Seigneur, comme
trouverons-nous le chemin quant
jamais nous n'y fusmes ? " Dis
Merlin : " Vous tournerez la teste
de vostre jument vers occident, et
la laissez aller, et elle vous
conduyra bien sans faillir. " Et
adonc Merlin peint congié d'eulx,
dont ilz demenerent si grant dueil
que on les eust bier entenduz de dix
lieues et plouroyent si tres fort
que deux moulins eussent peu mouldre
de l'eaue qui leur sortoit des
yeulx.
Grant Gosier et Galemelle s'en
vont à la chasse pour oublier
l'ennuy qu'ilz avoyent de Merlin, où
ilz trouverent une grande trouppe de
cerfz. Grant Gosier s'en alla apres
et en print une douzaine des plus
grans. Adonc regarda derriere luy,
et ne veit point Galemelle, car elle
n'avoit point de coutume de demourer
derriere. Adonc chargea les douze
bestes à son col pour veoir où elle
estoit demourée. Quant il fut pres
d'elle, il advisa que elle estoit
acouchée et apperçeaut que c'estoit
d'ung filz masle. Adonc le nomma
Gargantua (lequel est ung verbe
grec), qui vault autant à dire :
comme tu as ung beau filz. Adonc la
mere dist que elle vouloit que il
eust ainsi nom ; et le pere fut
d'accord. Lors prinrent l'enfant
Gargantua chacun par une main, et le
menerent à la montaigne où ilz
faisoyent leurs demourances. Aulcuns
acteurs veullent dire que Gargantua
fut totallement nourry de chairs en
son enfance. Je dis que non (ainsi
dit Morgan et plusieurs aultres),
car sa mere povoit bien porter à
chascune de ses mammelles cinquante
pippes de laict. Le pere et la mere
prenoyent plaisir à le nourrir, car
il leur faisoit tout plain de petis
passe temps ; aulcunesfoys, il se
esbatoit à getter des pierres du
hault en bas de la montaigne comme
font petis enfans : lesquelles
n'estoyent point moindres de la
pesanteur de troys tonneaulx de vin,
et, par foys, s'en alloit esbatre en
la forest comme font petis
jouvenceaulx ; et quant il veoit
aulcun oyseau, pour son plaisir il
leur gettoit quelque pierres,
lesquelles pierres luy sembloyent
bien petites, elles n'estoyent pas
moins grosses que deux meulles de
moulin, et si, luy pesoyent moins en
la main que ne feroit une demye noix
en la main d'ung homme de
maintenant.
Comment Grant Gosier et
Galemelle
penserent de leur affaires pour
aller chercher Merlin
à la court du roy Artus.
Grant Gosier advise que leur filz
est grant et bien nourry, et que les
sept ans s'aprochent, et que il
fault qu'ilz le menent à la court de
roy Artus ainsi que leur a dit
Merlin à son department. Lors s'en
va Grant Gosier d'ung costé et sa
femme de l'autre pour chasser des
vivres. Tant firent que en peu de
temps qu'ilz eurent assez pour faire
leur voyage. Et les chargerent
lesditz vivres sur la grant jument,
qui estoit bien à l'estimation de
cinq cens charges de pain et chairs
fresche et salée. De vin, ne
faisoyent point de provision. Puis
tournerent la grant jument la teste
vers les parties d'occident, et
donnerent à Gargantua une verge pour
la toucher laquelle estoit comme
ung grant mas de navire. Au regard
de Grant Gosier et Galemelle, ilz
prindrent chascun ung grant rochier
sur leur teste pour monstrer leur
puissance au roy Artus qùant ilz
seroyent en son royaulme (ainsi que
leur avoit conseillé Merlin à son
departement), desquelz rochiers
vous oirez parler plus à plain en
l'hystoire.
Comment ilz se misdrent à chemin
et des forestz de Champaigne.
Tant a faict Grant Gosier et sa
compaignie qu'ilz sont arrivez à
Romme, et de là sont venuz en
Allemaigne, en Souyce, et au pays de
Lorraine, et de la grant Champaigne,
où il y avoit pour ce temps là de
grans boys, et de celluy temps
s'abbatoyent les grans forestz, car
il failloit passer par dedans. Quant
la grant jument fut dedans les
forestz de Champaigne, les mousches
se prindrent à la picquer au cul.
Ladicte jument, qui avoit la queue
de deux cens brasses et grosse à
l'advenant, se print à esmoucher, et
alors vous eussiez veu tomber les
gros chesnes menu comme gresle ; et
tant continua ladicte beste que il
n'y demoura arbre debout, que tout
ne fust rué par terre ; et autant en
fist en la Beaulce : car à présent
n'y a nul boys, et sont contrainctz
les gens du pays de eulx chauffer de
feurre ou de chaulme. Et Gargantua,
qui suivait ladicte jument, et ne la
povoit arrester, se mist ung ecot de
boys ou petit orteil, qui pesoit
plus de deux cens livres. Gargantua
se trouva blecé, et se print à
clocher, en disant à ses pere et
mere que il se vouloit reposer.
Alors s'en allerent au rivaige de la
mer, où à present est le mont sainct
Michel. Quant grant Gosier et
Galemelle et Gargantua furent au
rivaige de la mer, ilz furent bien
esbahys de veoir tant d'eaue. Alors
Grant Gosier demanda le chamin pour
aller en la grant Bretaigne où se
tenoit le Roy Artus ; et on luy dist
que il leur convenoit passer la mer,
s'ilz y vouloyent aller. Ce pendant,
Gargantua pensoit son petit orteil
et y mettoit une tante qui n'estoit
pas moins longue de troys toises et
estoit ladicte tante le bout d'ung
clochier d'une petite parroisse qui
estoit là aupres ; duquel clochier
il en avoit osté la croisée où
estoit le coq, car elle luy eust
faict mal à sa playe, à cause des
croisons, et ne mist guieres la
playe à estre guerie. Et notes que
il failloit quatre cens aulnes de
toille pour faire la bande dudit
petit orteil, sauf demy quartier
justement, car il avoit ung peu
enflé à cause du mal qu'il y avoit
eu paravant.
Alors que sçeurent les gens du
pays que ilz estoyent au rivaige,
vous eussiez tant veu venir de gens
de toutes parts pour les veoir que
c'estoit une chose inestimable,
dont, entre toutes nations qui y
vindrent, les Bretons leur firent
beaucoup de mal. Et devez sçavoir
que ce qu'ilz portoyent sur leur
testes ilz le mirent bas et les
vivres que portoit la grant jument
sur soy ; puis l'envoyerent paistre
parmy les landes, et, comme bons
mesnagiers, serrerent bien leur
bagaige. Mais ne sceurent si bien
faire ne garder leur vitaille que en
peu d'heure vous n'eussiez veu ces
Bretons à l'entour de ces rochiers
cachés de peur qu'on ne les veist,
et avec grans cousteaulx, l'ung
couppoit une grande piece de
venaison, l'aultre une grosse piece
de beuf. Tant y vindrent de foys que
Grant Gosier les apperceut. Lors
jura que si ilz n'amendoyent ce que
il luy avoyent desrobé que ilz
mangeroyent toutes les vaches de
leur pays. Ce voyant les Bretons,
ilz leur baillerent deux mille
vaches pour recompense, sans les
veaulx qui ne furent pas du conte.
Adonc Grant Gosier et Galemelle
dirent que ilz garderoyent bien que
plus ne feussent desrobés par le
moyen des deux rochiers. Et alors
ledit Grant Gosier et Galemelle
prindrent chascun le sien sur la
teste, ainsi que les avoyent
apportez d'Orient. Et puis se mirent
en la mer, disant que quant ilz en
auroyent affaire qui les pourroyent
aussi bien aller querir comme il les
avoyent portez. Et quant Grant
Gosier fut assez avant, il mist le
sien sur la rive de la mer, lequel
rochier à present est appellé le
mont sainct Michel. Et mist ledit
Grant Gosier la poincte contre mont,
et le puis prouver par plusieurs
micheletz. Et est ledist rochier
tres bien gardé de present au noble
roy de France, comme vrayes
relicques precieuses. Galemelle
vouloit mettre le sien contre, mais
Grant Gosier dict qu'elle n'en
feroit riens, et que il le failloit
porter plus avant, pensant à luy
mesmes que tel pourroit prendre
l'ung qui ne prendroit pas l'autre.
Galemelle fist le commandement et le
porta plus loing. Et est ledit
rochier de present appellé
Tombelaine. Après, s'en sont
retournés les deux personnaiges où
il ont trouvé Gargantua qui se
gardoit que les Bretons ne
besongnissent à sa perte comme
aultrefoys avoyent faict.
Comment le pere et la mere de
Gargantua moururent
d'une fiebvre et comment Gargantua
emporta
les cloches de Nostre Dame de Paris.
Apres que Grant Gosier et
Galemelle furent venuz de porter les
deux rochiers, il leur print une
fiebvre continue laquelle si tres
fort les tourmenta que en brief ilz
moururent par faulte d'une
purgation. Parquoy Gargantua se
cuyda desesperer car il se arracha
les cheveux et se gratoit la teste.
Il frappoit du pié contre terre, il
se tordoit les bras : c'estoit
merveille du dueil qu'il demenoit.
Puis son dueil passa, et luy souvint
qu'il avoit ouy dire que Paris
estoit la plus grant ville du monde.
Il luy print envie de y aller car il
appetoit à veoir choses nouvelles
comme tout jeunes gens. Lors il
monta sur sa grant jument, et se
mist à chemin. Quant il fut pres il
se mist à pied, et envova paistre la
jument ; puis va entrer en la ville,
et se alla asseoir sur une des tours
de Nostre Dame, mais les jambes luy
pendoyent jusques en la rivière de
Seine ; et regardoit les cloches de
l'une, et puis de l'autre, et se
print à bransler les deux qui sont
en la grosse tour, lesquelles sont
tenues les plus grosses de France.
Adonc, vous eussiez veu venir les
Parisils tous à la foule, qui le
regardoyent et se mocquoyent de ce
que il estoit si grant. Lors pensa
que il emporteroit ces deux cloches,
et que il les pendroit au col de sa
jument ainsi que il avoit veu des
sonnettes au col des mules. Adonc
s'en part et les emporte. Qui furent
marris, ce furent les Parisiens, car
de force ne falloit point user
contre luy. Lors se mirent en
conseil, et fut dit que l'on yroit
le supplier que il les apportast, et
mist en leurs places où il les avoir
prinses, et que il s'en allast sans
plus revenir ; et luy donnerent
troys cens beufz et deux cens
moutons pour son disner ; ce que
accorda Gargantua, puis s'en alla
ledict Gargantua sur le rivaige de
la mer, dont il estoit venu, et lors
recommença son dueil, quant il ne
veit point son pere et sa mere la où
il les avoit laissez mors car
Merlin, qui sçavoit tout, estoit
venu pour le reconforter, lequel les
avoit faict enterrer. Ledit Merlin
vint à Gargantua et luy dist : " Ne
te deconforte plus pour la mort de
ton pere et mere, car je les ay
faict enterrer en ce lieu là. " Lors
dist Gargantua : " Qui estes vous
qui ainsi parles ? " Dist Merlin :
" Je suis celluy qui commanda à ton
pere que il vint par deça pout te
presenter au roy Artus. " " Dea,
dist Gargantua, esse vous qui avez
nom Merlin ? " " Ouy, dist il, et
pourtant dispose toy pour t'en venir
avec moy en la grant Bretaigne
servir le Roy. " Alors dist
Gargantua : " Sire Merlin, je suis à
vous. Ayes pitié du pauvre
orphelin. " Puis dist Merlin : " Va
querir ta jument, et passerons la
mer, car il est heure de partir. "
Gargantua fist son commandement et
amena ladicte jument pres du rivaige
de la mer, laquelle eut peur de
ondes en sorte que on l'eust ouye
ronfler de dix lieux, puis se print
à saulter, ruer et courir. Merlin,
voyant que Gargantua vouloit aller
apres, luy dist que il la laissast
aller, et qu'elle alloit en
Flandres, et que ladicte jument
estoit chaulde, et pourroit estre
couverte de beaulx poulains, dont
les Flamans auroyent de la rasse, et
que une aultre foys la pourroit
recouvrer. Mais tant y fut ladicte
jument qu'elle fist poulains et
poulaines. Pourtants saichez que de
ycelle est venu le nom des grans
jumens de Flandres.
Comment Merlin mena Gargantua en
la grant Bretaigne.
Apres la perte de la grant
jument, Merlin fist venir une nue
qui porta luy et Gargantua sur le
bort de la mer, pres Londres. Lors
dist Merlin à Gargantua : " Tu
m'atendras icy, et je iray vers li
bon Roy Artus, lequel te fera grant
chere et te delivrera un don qui
moult te plaira. Et pourtant ne te
refuse de rien que il te commande. "
" Non feray je, dist Gargantua. Je
feray tout vostre vouloir. " Alors
s'en va Merlin, qui salua le Roy ;
puis dist : " Tres puissant prince ;
j'amaine ung personnaige en voustre
pays, lequel est assez puissant pour
deffaire et mettre affin tous voz
ennemys s'ilz estoyent assemblez en
ung ost, et plus de cent mille
hommes d'armes davantaige. " Dea,
dist le Roy, comment est-il
possible ? Moy qui ay tant de
vaillans gens de guerre, j'ay perdu
deux batailles ceste sepmaine
passée. " " Sire, dist Merlin, à
ceste foys leur montrerez que il ne
vous doibvent pas venir veoir de si
pres. " Adonc le Roy et les
seigneurs et barons avec Merlin
montent à cheval. Et tantost ont
trouvé Gargantua qui se promenoit.
Dont le Roy et les barons furent
fort esmerveillés de sa grosseur et
haulteur. Lors, le Roy le salua, et
Gargantua luy rendit son salut comme
à tel prince appartenoit ; et le Roy
luy demanda son nom. " Sire, de son
nom ne vous soucies, car il est pour
se deffendre en guerre contre son
homme. " Et Gargantua leur respondit
que s'il y en avoit trente mil
hommes, que il ne luy feroyent
riens. Adonc luy dist le Roy que
s'il vouloit aller combattre les Gos
et Magos, lesquels luy faisoyent
guerre, que il l'abilleroit de
livrée et luy bailleroit gaiges et
bouche à la court. Lors le mercia
Gargantua, et dist que l'on fist une
masse de fer de soixante piedz de
long, et que par le bout elle feust
grosse comme le ventre de une tine.
Lors commanda le Roy que l'en
cherchasse des fourgerons pour ce
faire. Au surplus, le Roy luy dist
que ces Gos et Magos estoyent fors
et puissans, et que ilz estoyent
armez de pierre de taille, et que il
en avoit ung qui estoit son
prisonnier, lequel luy faisoyt peur
quant il le regardoit. Lors dist
Gargantua : " Sire, vous plaist-il
que je le voye ? " Et le Roy dist
que ouy ; et envoya querir le
prisonnier, comme dist est. Et quant
Gargantua le veist, dist : " Sire,
voulez vous que se prisonnier ne
vous face plus peur ? " Lors dist le
Roy : " Faictes ce que vous
vouldres. " Et souldain Gargantua
print ledit prisonnier par le
collet, et le getta devant tous les
Barons si tres hault que l'on ne le
pouvoit veoir. Puis tomba tout mort,
aussi froissé que si une tour fust
tombée sur luy. Puis dist
Gargantua : " Sire, ne craignes rien
plus cestuy icy, car il ne vous fera
plus de peur. " La massue fut
tantost faicte par la science de
Merlin, tel que il luy failloit, et
en brief fust amenée dedans une
grant charrette, comme on faict une
piece d'artillerie et presentée à
Gargantua, lequel la print bien
legierement, et jura devant tous les
assistens que jamais ne bevroit ne
mengeroit que les Gos et Magos
n'eussent tous sentiz que pesoit la
masse que il tenoit en sa main.
Adonc vint ung poste par le
commandement du Roy Artus, qui le
mena au camp des Gos et Magos, et
les monstra audit Gargantua,
disant : " Voylà les traistres Gos
et Magos, qui nuyt et jour nous
veulent destruire. " Et tout soudain
Gargantua se fourre en la bataille,
comme ung loup en ung troupeau de
brebiz frapant de sa massue sà et
là, criant : " Vive le bon Roy
Artus ! Car je vous monstreray
l'offence que luy avez faicte. " Les
Gos et Magos, voyant que il estoit
pire que ung grant dyable pour eulx,
ne luy sçavoyent que faire, fors
tendre le dos ; et demandoyent
mercy. Mais il n'avoit pitié de
nulz, quelz qu'ilz feussent. Lors
vint l'armée du Roy Artus, qui fist
le pillaige. Et Gargantua retouma à
Londres par devers le Roy. Et Merlin
leur conta le cas ; dont le Roy fut
fort joyeulx de ses vertus. Lors
commanda le Roy dresser les tables
pour Gargantua, et commanda faire
les feuz de joye en la cité pour la
victoire qu'il avoit contre ses
ennemys Gos et Magos. Lors se assist
Gargantua à table, et a esté assis
présentement. Et pour entrée de
table luy fut servy les jambons de
quatre cens pourceaulx sallez, sans
les andouilles et boudins ; et
dedans son potaige la chair de deux
cens lievres ; et quatre cens pains,
dont ung chascun pesoit cinquante
livres ; et la chair de deux cens
beufz gras, dont il avoit mengé les
trippes à l'entrée de table. Et ne
doubtez pas que le tranchouer, là où
on luy tranchoit la chair, ne feust
merveilleusement bien grant, car il
povoit bien tenir dessus ledict
tranchouer la chair de troys ou
quatre beufz, et y avoit six hommes,
qui ne cesssoyent de trancher la
chair dessus ledict tranchouer, et
mettre par quartiers ; et chascun
quartier de beuf ne luy montoit que
ung morceau. Et quatre puissans
hommes, qui, sans cesser, à chascun
morceau qu'il mangeoit, luy
jectoyent chascun une grande palerée
de moustarde en la gorge ; et pour
la desserte, luy servent quatre
tonnettes de pommes cuyttes ; et
beut dix tonneaulx de cidre, à cause
qu'il ne beuvoit point de vin.
Comment Gargantua fut habillé de
la livrée de Roy Artus.
Apres que les tables furent
levées, et que Gargatua eust prins
sa refection legierement, non pas
comme font ung tas de gallans, mais
en escoutant les belles parolles et
honnestes jeulx et devises du Roy et
des princes qui là assistoyent à
quoy il prenoit plus de plaisir cent
mille foys qu'il ne faisoit à boire
ne à menger le Roy voyant que
graces estoyent rendues et achevées
de dire, il manda querir son grant
maistre d'hostell, et luy comanda
que il fist faire les habillemens de
livrée de Gargantua, et qu'il fust
fourny de chemise et de tous aultres
vestemens. Lors dist le maistre
d'hostel que ainsi seroit-il faict,
puis que il luy plaisoit le
commander. Puis fut levé, par le
commandement dudict grant maistre
d'hostel huyt cens aulnes de toille
pour faire une chemise audict
Gargantua, et cent pour faire les
coussons en sorte de carreaulx,
lesquels sont mis soubz les
esselles.
Pour faire son pourpoint, fut
levé sept cens aulnes de satin,
moytié cramoysi et moytié jaulne ;
et trente deux aulnes et demy
quartier de velours vert pour faire
la bordeure dudict pourpoint
Pour faire des chausses audict
Gargantua fut achapté deux cens
aulnes d'escarlate, et troys
quartiers et demy, cheux le
drappier.
Pour faire le saye de livrée, fut
levé neuf cens aulnes et demy
quartier, moytié rouge et jaulne.
Pour faire la bordure, fut
achapté LXX aulnes de velours
cramoysi, moytié rouge et moytié
jaulne, ainsi comme est dict par
devant
Pour faire le manteau, fut levé
quinze cens aulnes ung cartier et
demy de drap justement.
Pour faire ses souliers, fut
achapté chez les conroyeurs
cinquante peaulx de vache et demye.
Pour faire les courroyes à les
fermer fut achapté deux douzaines de
peaulx de veau justement.
Pour carreler les dicts souliers,
fut achapté cheux les taneux le cuyr
de trente six beufz.
Pour faire son bonnet à la
coquarde, fut baillé au bonnetier
deux cens quintaux de laine, deux
livres et demye et ung quart
justement.
Son plumart pesoit bien cent
troys livres ung quarteron et
davantaige.
Gargantua avoit un signe d'or en
ung de ses doys. Auquel avoit troys
cens marcs d'or, dix onces et deux
deniers et demy, et y avoit ung
rubyz enchassé dedans ledict signet,
qui estoit merveilleusement bien
estimez ; et pesoit cent trente
livres et demye.
Au regard de monteure, quoy quon
en dye, il reffusa de en prendre, à
cause que il alloit bien à pied ;
car en trente pas il faisoit autant
de chemin que ung poste eust sceu
faire à quatre chevauchées avecques
ung bon cheval.
Comment Gargantua remercya
Merlin à secret.
Apres que les habillemens furent
parachevez et que Gargantua se veit
en ce point atourné et vestu de ses
sumptueulx habillemens, il
ressembloit au paon qui faict la
roue, car il mist ses deux mains sur
ces deux coustez en la presence du
bon Roy Artus et de tous les gentilz
hommes et nobles barons et assistans
de sa court qui là estoyent presens.
Adonc ledict Gargantua estant eslevé
sur ces deux piedz, il se regarda
d'ung fier couraige en faisant deux
ou troys tours de la teste, puis
dist : " Bon faict croire le conseil
d'ung prudent et saige homme tel
comme celluy de monseigneur Merlin ;
car bien me dist ce que je voy
maintenant quant il dist que ne
reffusasse en rien le bon Roy Artus,
car pour ung simple service que luy
ay faict d'avoir destuytz et vaincuz
les Gos et Magos, il m'a tant aymé
qu'il m'a donné ces sumptueux
habitz, dont je suis fort tenu à
luy. " Lors dist le Roy Artus à
Merlin : " Cher amy, nous regardons
Gargantua qui est bien aise d'estre
né ; et dit du bien de vous et de la
court. Parquoy il me semble que il
seroit bon que vous alliez vous
monstrer devant luy, veoir s'il fera
ce que il dict. " Puis dist Merlin :
" Sire, il fera plus fort mille
foys. " Adonc Merlin s'en va devant
Gargantua. Et quant Gargantua
apperceut Merlin, il vint vers luy
et le salua. Puis Merlin demanda
qualle chere et comme il se portoit.
Et Gargantua, qui estoit gay,
respond que tres bien se portoit, et
sur ce il se print à rire si tres
fort et de si grant affection, pour
la gentillesse de sa personne et de
l'amour que il avoit à Merlin et au
Roy Artus, que on l'entendoit rire
de sept lieus et demye. Apres dist
Gargantua : " Seigneur Merlin,
jamais homme n'eut autant de bien au
monde comme j'en ay par vostre
moyen ; parquoy je vous remercye. "
Comment le Roy Artus envoya
ambassade
aux Holendoys et Irlandoys.
Vous debvez sçavoir, quant ung
grant mal ou malvaise fortune
advient à aulcun prince et grant
seigneur ou aultre, pour unc il en
advient dix. Ainsi fut il au Roy
Artus quand il eut guerre contre les
Gos et Magos, car les Holendoys et
Irlandoys qui luy estoyent
tributaires se revolterent et quant
le roy Artus leur mandoit querir ses
deniers ou ayde et confort de
gensdarmes, ilz faisoyent du
contraire. Parquoy, luy voyant son
bon conseil et la puissance de
Gargantua, conclud leur envoyer
ambassade et signifier qu'ilz luy
eussent à rendre le tribut de cinq
années et mettre leurs villes et
chasteaulx entre ses mains et que
leur roy se vint rendre prisonnier à
sa court pour en faire justice telle
que de raison. Les Irlandoys et
Holendoys ouirent l'ambassade, de
laquelle ne se firent que mocquer,
et dirent que ilz estoyent deux
nations, et que ilz se tiendroyent
si fort que le roy de la Grant
Bretaigne ne leur feroit riens, et
deffendirent aux ambassadeurs de non
plus parler du Roy Artus, sur peine
de tenir prison.
Comment les ambassadeurs firent
tenir leur raport,
et de la preparation de guerre.
Les ambassadeurs du Roy Artus,
voyant la folle responce des
Irlandoys et Holendoys, se sont mis
sur mer pour tirer vers Londres, où
estoit le Roy Artus. Ilz ont eu bon
vent, et ont fort bien exploicté,
tant qu'ilz y arriverent par ung
lundy matin, et le Roy en sceut les
nouvelles ; lequel les manda
incontinant venir par devers luy en
sa chambre. Quant ilz furent entrez
ilz le saluerent comme ilz sçavoyent
bien faire. Le Roy leur rendit leur
salut, en leur demandant quelles
nouvelles ilz apportoyent. Lors
respondirent les ambassadeurs que
les Irlandoys et Holendoys
totallement estoyent ses ennemys, et
que ilz ne prisoyent riens sa
puissance. Le Roy leur demanda :
" Leur avez vous parlé de la
puissance de Gargantua ? " Et ilz
respondirent que non, combien que il
leur en souvenoit assez ; mais " à
cause de leur oultrecuydance ne les
avons vouluz advertir de leur
prouffitt. " Le Roy leur dist que
c'estoit bien faict, et ces parolles
finées le Roy fist assembler son
conseil pour deliberer de la guerre,
auquel fut appellé Merlin et
plusieurs aultres ; et fut conclud
que Gargantua prendroit gensdarmes,
ce que il luy plairoit, soubz son
enseigne, et que Merlin les
conduyroit et bailleroit conseil à
Gargantua, ainsi que il avoit de
coustume
Comment Merlin compta à
Gargantua que il luy failloit faire
la guerre contre les Irlandoys et
les Holendoys.
Voyant Merlin la conclusion du
conseil du bon Roy Artus, comme
celluy qui veult le proffit de son
maistre, il s'en est venu à
Gargantua et luy a dist :
" Gargantua, levez la main, et
faictes serment au Roy de le servir
en certaine guerre mouvée entre luy
et les Irlandoys et Holendoys. "
Lors, Gargantua, qui estoit du costé
devers le soleil, qui estoit chault
et penetrant, va lever la main tout
au large, en sorte qu'elle faisoit
demye lieue et demy quart d'ombre
tout à la ronde justement ; et
estoit le soleil sur le point de
midy. Et quant Gargantua eut faict
le serment, il pria Merlin que il
luy donnast conseil, et que de force
avoit assez, ct que en brief il luy
monstreroit l'ouvraige que il
sçavoit faire de sa massue ; puis
luy dist Merlin : " Gargantua, il te
fault mener avecques toy deux mille
hommes seullement, qui feront le
pillaige quant tu auras gaigné la
bataille ; et saiches que tu
prendras leur roy prisonnier, lequel
tu admeneras au Roy Artus, et les
plus apparens de sa court, et les
detiens prisonniers jusques à ce
qu'on en ait faict present au bon
Roy Artus. " " Lors, dist
Gargantua, comment passerons-nous la
mer ? " Puis dist Merlin : " Je vous
passeray en ung tel navire ou nous
passasmes à venir de la Petite
Bretaigne en la Grande. " Et brief
fut assemblée l'armée et envoyée sur
le bort de la mer. Puis Merlin fit
venir lme grosse nuée noire, et en
ung mouvement furent tous passez la
haulte mer, et se trouverent tous
ceux de l'armée, sauf Merlin, qui
s'en retourna à la court du Roy
Artus. Adonc, quant Gargantua veit
ses gens pres de luy, il ne fut
point esbahy, mais leur dist : " Mes
enfans, attendez moy icy en ce lieu,
car je veulx aller veoir si les
portes de cets ville sont bien
fermées, et sçavoir comme elle
s'appelle, car nous sommes en pays
de conqueste. " Adonc Gargantua
print sa massue sur son espaulle, et
s'en va vers la ville, où il
rencontra ung homme armé, lequel
vouloit monter à cheval, et luy
dist : " A qui es-tu, et qui est ton
maistre ? " Adonc, l'homme armé fist
le signe de la croix en disant :
" Ennemy, je te conjure. "Lors
Gargantua le print et le mist en ung
coing de gibessiere, et s'en alla
vers les portes d'icelle ville, où
il trouva beaucoup de menu peuple,
dont il ne tint conte, et les laissa
courir en la ville ; et fermerent
les portes, et sonnerent les cloches
pour assembler toute la commune :
laquelle fut incontinent sur les
murailles pour getter des pierres
contre Gargantua ; mais riens ne les
doubtoit, et, devant tous, se alla
asseoir sur l'ung des boullevers de
la ville, et leur demanda comme
avoit nom la ville, et à qui elle
estoit. Lors luy dirent que elle
estoit au Roy d'Irlande, et qu'elle
s'appelloit Reboursin. Adonc demanda
Gargantua si leur roy estoit en la
ville ; et ilz dirent que ouy, et
adonc Gargantua leur dist que ilz
luy allassent dire que il
l'attendoit luy et toute sa
puissance pour le combatre et mener
prisonnier au Roy Artus.
Comment le Roy d'Iralnde et
Holende
sortit cinq cens hommes d'armes pour
combatre Gargantua.
Ainsi que Gargantua parloit aux
citoyens, le Roy d'Irlande sortit
par une faulce porte secrette,
avecques cinq cens hommes bien
armez, et vindrent pour assaillir
Gargantua qui estoit assis sur le
boulevart ; et quant Gargantua les
veit venir à l'encontre de luy, il
passa oultre la barriere dedans le
boulevart, et se print à ouvrir la
gueulle, en se mocquant de si peu de
gens que ilz estoyent. Adonc chascun
le regardoit, et disoyent que
c'estoit ung diable, car il avoit La
gueulle fendue de quatre braces.
Puis chascun se print à tirer
arballestes et arcs contre
Gargantua. Et, ce voyant, Gargantua
sort legierement du boulevert, et,
sans frapper aulcun coup de sa
massue, les print à belles mains et
en emplist tout le fons de ces
chausses, et une partie mist en la
fante de ces manches ; puis s'en
retourna vers ces gens, qui
l'attendoyent au bort de la mer, et
leur bailla les prisonniers à
garder, dont ilz furent moult
joyeulx de la belle prinse que avoit
faict leur capitaine Gargantua.
Comment Gargantua demanda aux
prisonniers
si le Roy estoit en leur compagnie.
Quant Gargantua fust venu de
bailler l'escarmouche à la ville de
Reboursin, qui estoit la ville
capitale du royaulme, et que il eut
prins plusieurs prisonniers, il les
apporta en la fante de ses manches
et au fons de ces chausses, et les
fist compter par ces gensdarmes, et
s'en trouva au nombre de troys cens
et neuf, et ung qui estoit mort du
vent d'un pet que avoit faict
Gargantua en ces chausses, et avoit
le pouvre prisonnier la teste toute
fendue, et la cervelle espandue de
ce coup de broudier, car il petoit
si rudement que du vent qui sortoit
de son corps, il en faisoit verser
troys charretées de foing, et d'une
vesse en faisoit mouldre quatre
molins à vent. Or, laissons le pet
et l'homme mort, et revenons au
troys cens et neuf qui furent contés
et interrogués en ceste maniere par
Gargantua : " Or sa, mes
prisonniers, si vous voulez saulver
vostre vie, dictes moy en general si
vostre Roy est en vostre
compagnie. " Adonc, dirent tous en
general que il n'y estoit point, et
qu'il estoit eschappé par une petite
rue estroicte, et c'estoit mussé en
une petite maison basse, en tirant
vers la grant riviere.
Comment Gargantua se disposa de
aller bailler l'alarme en la ville
de Reboursin, et des tresves qui
furent faictes.
L'endemain, au point du jour, se
disposa Gargantua de bailler
l'assault à la ville de Reboursin
plus fort que par devant pour
sçavoir si le Roy sortiroit comme il
avoit jà faict la premiere foys ; il
commanda à ses gens que ilz
gardissent bien les prisonniers, et
print sa massue à son col, et s'en
alla acouder sur les murailles de la
ville de Reboursin. Quant les
assistans le veirent venir, ilz
l'allerent dire au roy, lequel luy
envoya ung messaige pour luy dire
qu'il luy pleust de luy bailler
tresves quinze jours, et qu'il luy
feroit delivrer de la ville deux
navires chargées de haranc frays, et
deux cens cacques de macqueraulx
sallez, et la moustarde pour les
manger. A quoy se accorda
Gargantua ; par ainsi dire que le
roy prepareroit son armée dedans les
quinze jours, et que luy mesmes
assisteroit au combat avec toute sa
puissance ; lequel appointement fut
ainsi conclud, et presenté audict
Gargantua les deux navires chargées
de harenc frays et les deux cens
cacques de macqueraulx sallés, et xx
barilles pleines de moustarde. Se
voyant Gargantua que il estoit bien
appoissonné, il envoya à ses
gensdarmes une des navires de haranc
frays seullement avecques deux
cacques de moustarde, et cecy luy
fut servy à sa table devant la porte
de la ville à ung desjeuner par un
lundy matin entre sept et huyt
heures. Apres que Gargantua a eut
desjeuné, il eut envie de dormir, et
s'en alla à ung quart de lieue de la
ville, en une vallée où il se coucha
et se endormit. Aulcuns de la ville
l'avoyent veu endormy, lesquelz en
firent le raport ; dont il fut dit
par le conseil que ilz le yroyent
assaillir la nuyt et qu'ilz le
tueroyent endormy. Et quant ilz
furent au lieu, ilz cuidoyent
devaller la vallée et ilz tumboyent
dedans la gueulle de Gargantua, qui
dormoit la gueulle ouverte ; et y
tumberent deux cens et cinq
justement. Et quant Gargantua fut
esveillé, il eut grant soif à cause
de ces macquereaulx sallez qu'il
avoit mengé ; il alla à la rivière
pour boire, et beut tellement qu'il
mist ladicte rivière à sec. Lors,
les citoyens qui estoyent tombez en
sa gueulle furent tous noyés.
Comment le Roy d'Irlande et
Holende se prepara
et assembla son ost pour resister
contre Gargantua.
Voyant le Roy d'Irlande et
Holende que il n'avoit gueres de
tresves, il fist diligence de mander
par tout son pays de Holende et de
Irlande que tout ban et arriere ban
fust prest de venir à sa bonne ville
de Reboursin le troyziesme jour de
May prochainement venant, et que
chascun fust le mieulx en point pour
se deffendre qu'il seroit possible.
Tant fist le roy que en peu de temps
il eut à la cour deux cens mille
hommes bien equippez de ce qui leur
estoit necessaire pour le faict de
la guerre. Et quant le Roy se veit
si bien accompaigné, et de si bons
gensdarmes, et bien en point
(excepté de artillerie, car en
celluy temps il n'en estoit point),
il manda par ung hérault à
Gargantua, qui estoit avecques ces
gens sur le bort de la mer à faire
grant chere, qu'il vint à la
champaigne, et que le Roy
l'attendoit avec belle compagnie, et
que s'il ne venoit bien tost, que il
le viendroit veoir. Lors Gargantua
fut bien aise, et dist au herault
que il ne print pas la peine et que
il le verroit plus tost que ne luy
seroit besoing. A tant se part le
herault ; puis dist Gargantua à ses
gens que quant il hucheroit que ilz
viensissent pour faire le pillaige.
Lors s'en va Gargantua à l'armée, sa
grosse massue sur son col ; et quant
il fut pres, il regarda que tout le
pays estoit plain, et avoyent faict
des engins pour le faire tomber. Ce
voyant, il se approcha pres, et ilz
luy tireroyent des fleches tant
qu'il ne se veoit pas conduyre.
Adonc print sa massue à deux mains
et se esmouche deçà et delà aussi
fermement que faict ung lyon quant
il prent sa proye, et en peu de
temps il en tua cens mille deux cens
et dix justement ; et vingt qui
faisoyent les mors soubz les
aultres, et au meillieu de l'armée
estoit le Roy et cinquante des grans
seigneurs de sa court, qui cryoient
misericorde. Lors demanda
Gargantua : " Qui estes vous ? " Et
ils respondirent que c'estoit le Roy
et les barons du pays. Adonc leur
commanda Gargantua que ilz ne
bougeassent et qu'il les livreroit
prisonniers au Roy Artus avecques
les aultres pour en faire à sa
voulenté. Lors Gargantua se print à
siffler en paulme à ses gens,
lesquelz estoyent au rivaige de la
mer à troys petites lieues de là.
Lors incontinent qu'ilz ouyrent leur
capitaine Gargantua qui siffloit en
paulme, ilz s'avancerent de aller
vers luy, car ilz sçavoyent bien que
il les appelleroit pour faire le
pillaige des gens qui estoyent mors.
Et quant ilz furent là, et que ilz
eurent bien tout pillé, Gargantua
print les cinquante prisonniers, et
les mist dans une dent creuse qu'il
avoit. En la dicte dent creuse,
avoit ung jeu de paulme pour
esbattre lesditz prisonniers ; et
mist le Roy dedans sa gibessiere.
Puis sont venuz au rivaige cle la
mer, là où ilz ont trouvé le
seigneur Merlin qui les attendoit à
venir. Lors Merlin fist ses
enchantemens comme il avoit de
coutume, et incontinant qu'ilz
furent faictz, ilz furent tous
transmis à la court du Roy Artus, là
où Gargantua fist present au noble
Roy Artus des dessusdictz
prisonniers. Et estoyent presens
tous les barons de la cour dudict
Roy Artus, qui furent moult joyeulx,
et luy faisoyent grant honneur, et
grant reverence, et prisoyent
beaucoup la force et puissance de
Gargantua.
Comment Gargantua mist un geant
en sa gibessiere.
Lors quant Gargantua et Merlin et
toute l'armée furent arrivez à la
court du Roy Artus, et livrez les
prisonniers, le bruyt fut par toute
la ville que il y avait ung geant
qui avoit douze coudées de hault qui
estoit pour soutenir la partie des
Gos et Magos. Lequel où il passoit,
il destruysoit tout le pays et
demandoit nouvelles de Gargantua,
disant qu'il vouloit combatre contre
luy, et venger le meurtre qu'il
avoit faict ausditz Gos et Magos ;
et en fut le bruyt si grant qu'il
vint jusques aux oreilles de
Gargantua ; lequel fut bien ayse de
ouyr parler de sa puissance, et dist
que si ledict geant vouloit servir
le Roy Artus, que il luy bailleroit
la moytié de ses gaiges que il avoit
du Roy Artus. Lors Gargantua a print
sa massue, et s'en va veoir où
estoit le geant, qui n'estoit que à
cinq petites lieues de Londres, où
il avoit assiegé ung chasteau et
avoit là tout destruyt le villaige.
Adonc, quant Gargantua le veit, il
le salua, et ledict geant le
regarda, et luy dist : " C'est toy
que je cherche ; jamais tu ne
retourneras dont tu viens ; mais
maintenant seront vengés les Gos et
Magos. " Adonc le geant qui avoit la
veue basse, print une grosse massue
de boys, et cuydoit frapper
Gargantua ; et il frappa ung gros
chesne. Alors Gargantua le va
prendre, et luy plia les rains en la
forme et maniere que l'on plieroit
une douzaine d'esguillettes, et le
mist en sa gibessiere, et le porta
tout mort à la court du Roy Artus.
Et ainsi vesquit Gargantua au
service du Roy Artus l'espace de
deux cens ans troys moys et iiii
jours justement. Puis, fut porté en
faierie par Gain la phée et
Mélusine, avecques plusieurs
aultres, lesquelz y sont de present.
FINIS |