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Chapitre 21

Comment Panurge feut amoureux
d'une haulte dame de Paris.

 

 

Panurge commença estre en reputation en la ville de Paris par ceste disputation que il obtint contre l'Angloys, et faisoit des lors bien valoir sa braguette, et la feist au dessus esmoucheter de broderie à la Romanicque. Et le monde le louoit publicquement, et en feust faicte une chanson, dont les petitz enfans alloyent à la moustarde, et estoit bien venu en toutes compaignies des dames et demoiselles, en sorte qu'il devint glorieux, si bien qu'il entreprint venir au dessus d'une des grandes dames de la ville.

De faict, laissant un tas de longs prologues et protestations que font ordinairement ces dolens contemplatifz amoureux de Karesme, lesquelz poinct à la chair ne touchent, luy dict un jour :

" Ma dame, ce seroit bien fort utile à toute la republicque, delectable à vous, honneste à vostre lignée et à moy necessaire, que feussiez couverte de ma race ; et le croyez, car l'experience vous le demonstrera. "

La dame, à ceste parolle, le reculla plus de cent lieues, disant :

" Meschant fol, vous appertient il me tenir telz propos ? A qui pensez vous parler ? Allez, ne vous trouvez jamais devant moi ; car, si n'estoit pour un petit, je vous feroys coupper bras et jambes.

- Or. (dist il), ce me seroit bien tout un d'avoir bras et jambes couppez, en condition que nous fissons, vous et moy, un transon de chere lie, jouans des manequins à basses marches ; car (monstrant sa longue braguette) voicy Maistre Jean Jeudy qui vous sonneroit une antiquaille dont vous sentirez jusques à la moelle des os. Il est galland et vous sçait tant bien trouver les alibitz forains et petitz poullains grenez en la ratouere, que après luy n'y a que espousseter. "

A quoy respondit la dame :

" Allez, meschant, allez. Si vous me dictes encores un mot, je appelleray le monde, et vous feray icy assommer de coups.

- Ho, (dist il), vous n'estez tant male, que vous dictez, non, ou je suis bien trompé à vostre physionomie ; car plus tost la terre monteroit es cieulx et les haulx cieulx descendroyent en l'abisme, et tout ordre de nature seroyt parverty qu'en si grande beaulté et elegance comme la vostre y eust une goutte de fiel ny de malice. L'on dict bien que à grand peine :

Veit on jamais femme belle
Qui aussi ne feust rebelle ;

Mais cella est dict de ces beaultez vulgaires. La vostre est tant excellente, tant singuliere, tant celeste, que je crois que nature l'a mise en vous comme un parragon pour nous donner entendre combien elle peut faire quand elle veult employer toute sa puissance et tout son sçavoir.

Ce n'est que miel, ce n'est que sucre, ce n'est que manne celeste, de tout ce qu'est en vous.

C'estoit à vous à qui Pâris debvoit adjuger la pomme d'or, non à Venus, non, ny à Juno, ny àMinerve ; car oncques n'y eut tant de magnificence en Juno, tant de prudence en Minerve, tant de elegance en Venus, comme y a en vous.

O dieux et deesses celestes, que heureux sera celluy à qui ferez celle grace de ceste cy accoller, de la baiser et de frotter son lart avecques elle. Par Dieu, ce sera moy, je le voy bien, car desjà elle me ayme tout à plein, je le congnoys et suis à ce predestiné des phées. Doncques, pour gaigner temps, bouttepoussenjambions. "

Et la vouloit embrasser, mais elle fist semblant de se mettre à la fenestre pour appeler les voisins à la force.

Adoncques sortit Panurge bien tost et luy dist en fuyant :

" Ma dame, attendez moy icy ; je les voys querir moy mesme, n'en prenez la poine. "

Ainsi s'en alla, sans grandement se soucier du reffus qu'il avoit eu, et n'en fist oncques pire chiere.

Au lendemain il se trouva à l'eglise à l'heure qu'elle alloit à la messe. A l'entrée, luy bailla de l'eau beniste, se enclinant parfondement devant elle ; après se agenouilla auprès de elle familiairement, et luy dist :

" Ma dame, saichez que je suis tant amoureux de vous que je n'en peuz ny pisser ny fianter. Je ne sçay comment l'entendez ; s'il m'en advenoit quelque mal, que en seroit il ?

- Allez, (dist elle), allez, je ne m'en soucie ; laissez moy icy prier Dieu.

- Mais, (dist il), ecquivocquez sur " A Beaumont le Viconte. "

- Je ne sçauroys, dist elle.

- C'est, (dist il), " A beau con le vit monte. " Et sur cella priez Dieu qu'il me doint ce que vostre noble cueur desire, et me donnez ces patenostres par grace.

- Tenez, (dist elle), et ne me tabustez plus. "

Ce dict, luy vouloit tirer ses patenostres, que estoyent de cestrin avecques grosses marques d'or ; mais Panurge promptement tira un de ses cousteaux et les couppa très bien, et les emporta à la fryperie luy disant :

" Voulez vous mon cousteau ?

- Non, non, dist elle.

- Mais, (dist il), à propos, il est bien à vostre commendement, corps et biens, tripes et boyaulx. "

Ce pendent la dame n'estoit fort contente de ses patenostres, car c'estoit une de ses contenences àl'eglise, et pensoit : " Ce bon bavart icy est quelque esventé, homme d'estrange pays ; je ne recouvreray jamais mes patenostres. Que m'en dira mon mary ? Il se courroucera à moy ; mais je luy diray que un larron me les a couppés dedans l'eglise, ce qu'il croira facillement, voyant encores le bout du ruban à ma ceincture. "

Après disner, Panurge l'alla veoir, portant en sa manche une grande bourse pleine d'escuz du Palais et de gettons, et luy commença dire :

" Lequel des deux aymez plus l'autre, ou vous moy, ou moy vous ? "

A quoy elle respondit :

" Quant est de moy, je ne vous hays poinct, car, comme Dieu le commande, je ayme tout le monde.

- Mais, à propos, (dist il), n'estez vous amoureuse de moy ?

- Je vous ay, (dist elle), jà dict tant de foys que vous ne me tenissiez plus telles parolles ; si vous m'en parlez encores, je vous monstreray que ce n'est à moy à qui vous debvez ainsi parler de deshonneur. Partez d'icy, et me rendez mes patenostres, à ce que mon mary ne me les demande.

- Comment, (dist il), Madame, voz patenostres ? Non feray, par mon sergent ; mais je vous en veux bien donner d'aultres.

" En aymerez vous mieulx d'or bien esmaillé, en forme de grosses spheres ou de beaulx lacz d'amours, ou bien toutes massifves comme gros lingotz ? ou si en voulez de ebene, ou de gros hyacinthes, de gros grenatz taillez, avecques les marches de fines turquoyses, ou de beaulx topazes marchez, de fins saphiz, ou de beaulx balays à tout grosses arches de dyamans à vingt et huyt quarres ?

Non, non, c'est trop peu. J'en sçay un beau chapellet de fines esmerauldes, marchées de ambre gris coscoté et à la boucle un union Persicques gros comme une pomme d'orange ! elles ne coustent que vingt et cinq mille ducatz. Je vous en veulx faire un present, car j'en ay du content. "

Et de ce disoit, faisant sonner ses gettons comme si ce feussent escutz au soleil.

" Voulés vous une piece de veloux violet cramoysi tainct en grene, une piece de satin broché ou bien cramoysi ? Voulez vous chaisnes, doreures, templettes, bagues ? Il ne fault que dire ouy. Jusques à cinquante mille ducatz ce ne m'est rien cela. "

Par la vertus desquelles parolles il luy faisoit venir l'eau à la bouche, mais elle luy dict :

" Non, je vous remercie ; je ne veulx rien de vous.

- Par Dieu, (dist il), si veulx bien moy de vous ; mais c'est chose qui ne vous coustera rien, et n'en aurez rien moins. Tenez, (montrant sa longue braguette) voici Maistre Jan Chouart qui demande logis. "

Et après la vouloit accoller ; mais elle commença à s'escrier, toutesfoys non trop hault. Adoncques Panurge tourna son faulx visaige et lui dist :

" Vous ne voulez doncques aultrement me laisser un peu faire ? Bren pour vous. Il ne vous appartient tant de bien ny de honneur ; mais par Dieu, je vous feray chevaucher aux chiens. "

Et ce dict, s'en fouit le grand pas, de peur des coups, lesquelz il craignoit naturellement.

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