Après tous ces
propos, Pantagruel
appela leur
prisonnier et le
renvoya, disant :
" Va t'en à ton
roy en son camp, et
luy dis nouvelles de
ce que tu as veu et
qu'il se delibere de
me festoyer demain
sus le midy ; car,
incontinent que mes
galleres seront
venues, qui sera de
matin au plus tard,
je luy prouveray par
dix huyt cens mille
combatans et sept
mille geans, tous
plus grans que tu me
veois, qu'il a faict
follement et contre
raison de assaillir
ainsi mon pays. "
En quoy faignoit
Pantagruel avoir
armée sur mer.
Mais le
prisonnier respondit
qu'il se rendoit son
esclave et qu'il
estoit content de
jamais ne retourner
àses gens, ains
plutost combatre
avecques Pantagruel
contre eulx, et,
pour Dieu, qu'ainsi
le permist.
A quoy Pantagruel
ne voulut consentir,
ains luy commanda
que partist de là
briefvement et
allast ainsi qu'il
avoit dict, et luy
bailla une boette
pleine de euphorbe
et de grains de
coccognide confictz
en eau ardente en
forme de compouste,
luy commandant la
porter à son roy et
luy dire, que s'il
en pouvoit manger
une once sans boire,
qu'il pourroit à luy
resister sans peur.
Adonc le
prisonnier le
supplia à joinctes
mains que à l'heure
de sa bataille il
eust de luy pitié.
Dont luy dist
Pantagruel :
" Après que tu
auras le tout
annoncé à ton roy,
metz tout ton espoir
en Dieu et il ne te
delaissera poinct ;
car de moy, encores
que soye puissant,
comme tu peuz veoir,
et aye gens infinitz
en armes, toutesfoys
je n'espere en ma
force ny en mon
industrie, mais
toute ma fiance est
en Dieu, mon
protecteur, lequel
jamais ne delaisse
ceux qui en luy ont
mis leur espoir et
pensée. "
Ce faict, le
prisonnier luy
requist que touchant
sa ranson il luy
voulut faire party
raisonnable. A quoy
respondist
Pantagruel que sa
fin n'estoit de
piller ny ransonner
les humains, mais de
les enrichir et
reformer en liberté
totalle :
" Va t'en, (dist
il), en la paix du
Dieu vivant, et ne
suiz jamais
maulvaise
compaignie, que
malheur ne te
advienne. "
Le prisonnier
party, Pantagruel
dit à ses gens :
" Enfans, j'ay
donné entendre à ce
prisonnier que nous
avons armée sur mer,
ensemble que nous ne
leur donnerons
l'assault que
jusques à demain sus
le midy, à celle fin
que eulx, doubtant
la grande venue de
gens, ceste nuyct se
occupent à mettre en
ordre et soy
remparer ; mais ce
pendent mon
intention est que
nous chargeons sur
eulx environ l'heure
du premier somme. "
Laissons icy
Pantagruel avec ses
apostoles, et
parlons du roy
Anarche et de son
armée.
Quand le
prisonnier feut
arrivé, il se
transporta vers le
roy et luy conta
comment estoit venu
un grand geant,
nommé Pantagruel,
qui avoit desconfit
et faict roustir
cruellement tous les
six cens cinquante
et neuf chevaliers,
et luy seul estoit
saulvé pour en
porter les
nouvelles ;
davantaige, avoit
charge dudict geant
de luy dire qu'il
luy aprestat au
lendemain, sur le
midy, à disner, car
il deliberoit de le
envahir à la dicte
heure.
Puis luy bailla
celle boete en
laquelle estoient
les confitures.
Mais, tout soubdain
qu'il en eut avallé
une cueillerée, luy
vint tel
eschauffement de
gorge, avecque
ulceration de la
luette, que la
langue luy pela, et,
pour remede qu'on
luy feist, ne trouva
allegement
quelconques, sinon
de boire sans
remission ; car,
incontinent qu'il
ostoit le guobelet
de la bouche, la
langue luy brusloit.
Par ce, l'on ne
faisoit que luy
entonner vin en
gorge avec un embut.
Ce que voyans,
ses capitaines,
baschatz et gens de
garde, gousterent
desdictes drogues
pour esprouver si
elles estoient tant
alteratives ; mais
il leur en print
comme à leur roy. Et
tous flacconnerent
si bien que le bruyt
vint par tout le
camp comment le
prisonnier estoit de
retour, et qu'ilz
debvoient avoir au
lendemain l'assault,
et que à ce jà se
preparoit le roy et
les capitaines,
ensemble les gens de
garde, et ce par
boire à tyre
larigot. Par quoy un
chascun de l'armée
commencza martiner,
chopiner et tringuer
de mesmes. Somme,
ilz beurent tant et
tant qu'ilz
s'endormirent comme
porcs, sans ordre,
parmy le camp.
Maintenant,
retournons au bon
Pantagruel, et
racontons comment il
se porta en cest
affaire.
Partant du lieu
du trophée, print le
mast de leur navire
en sa main comme un
bourdon, et mist
dedans la hune deux
cens trente et sept
poinsons de vin
blanc d'Anjou, du
reste de Rouen, et
atacha à sa
ceincture la barque
toute pleine de sel,
aussi aisement comme
les lansquenettes
portent leurs petiz
panerotz, et ainsi
se mist en chemin
avecques ses
compaignons.
Quand il fut près
du camp des ennemys,
Panurge luy dist :
" Seigneur,
voulez vous bien
faire ? Devallez ce
vin blanc d'Anjou de
la hune et beuvons
icy à la
bretesque. "
A quoy
condescendit
volontiers
Pantagruel, et
beurent si net qu'il
n'y demeura une
seule goutte des
deux cens trente et
sept poinsons,
excepté une ferriere
de cuir bouilly de
Tours, que Panurge
emplitpour soy, car
il l'appeloit son
Vade mecum et
quelques meschantes
baissieres pour le
vinaigre.
Après qu'ilz
eurent bien tiré au
chevrotin, Panurge
donna manger à
Pantagruel quelque
diable de drogues,
composées de
lithontripon,
nephrocatarticon,
coudinac
cantharidisé, et
aultres especes
diurectiques. Ce
faict, Pantagruel
dist à Carpalim :
" Allez en la
ville, gravant comme
un rat contre la
muraille, comme bien
scavez faire, et
leur dictes que à
l'heure presente ilz
sortent et donnent
sur les ennemys tant
roiddement qu'ilz
pourront, et, ce
dit, descendez,
prenant une torche
allumée avecques
laquelle vous
mettrez le feu
dedans toutes les
tentes et pavillons
du camp ; puys vous
crierez tant que
pourrez de vostre
grosse voix, et
partez dudict camp.
- Voire mais,
dist Carpalim,
seroit ce bon que
encloasse toute leur
artillerie ?
- Non, non, dist
Pantagruel, mais
bien mettez le feu
en leurs pouldres. "
A quoy
obtemperant,
Carpalim partit
soubdain, et fist
comme avoit esté
decreté par
Pantagruel, et
sortirent de la
ville tous les
combatans qui y
estoyent.
Et, alors que il
eut mis le feu par
les tentes et
pavillons, passoit
legierement par sur
eulx sans qu'ilz en
sentissent rien,
tant ilz ronfloyent
et dormoyent
parfondement. Il
vint au lieu où
estoit l'artillerie
et mist le feu en
leurs munitions,
(mais ce feust le
dangier). Le feu
feut si soubdain que
il cuida embrazer le
pauvre Carpalim, et,
n'eust esté sa
merveilleuse
hastiveté, il estoit
fricassé comme un
cochon ; mais il
departit si
roidement q'un
quarreau d'arbaleste
ne vole pas plus
tost.
Quant il feut
hors des tranchées,
il s'escria si
espoventablement
qu'il sembloit que
tous les diables
feussent deschainez.
Auquel son
s'esveillerent les
ennemys mais
scavez vous
comment ? Aussi
estourdys que le
premier son des
matines, qu'on
appelle en
Lussonnoys frotte
couille.
Ce pendent
Pantagruel commença
semer le sel qu'il
avoit en sa barque,
et parce qu'ilz
dormoyent la gueulle
baye et ouverte, il
leur en remplit tout
le gouzier, tant que
ces pauvres haires
toussissoient comme
regnards, cryans :
" Ha, Pantagruel,
Pantagruel, tant tu
nous chauffes le
tizon ! "
Soubdain print
envie à Pantagruel
de pisser, à cause
des drogues que luy
avoit baillé
Panurge, et pissa
parmy leur camp si
bien et copieusement
qu'il les noya tous,
et y eut deluge
particulier dix
lieues à la ronde.
Et dist l'histoire,
que si la grand
jument de son pere y
eust esté et pissé
pareillement, qu'il
y eust eu deluge
plus enorme que
celluy de Deucalion,
car elle ne pissoit
foys qu'elle ne fist
une riviere plus
grande que n'est le
Rosne et le
Danouble.
Ce que voyans
ceulx qui estoient
yssuz de la ville
disoient : " Ils
sont tous mors
cruellement ; voyez
le sang courir. "
Mais ilz estoient
trompez, pensans de
l'urine de
Pantagruel que feust
le sang des
ennemys : car ilz ne
veoyent sinon au
lustre du feu des
pavillons et quelque
peu de clarté de la
lune.
Les ennemys,
après soy estre
reveillez, voyans
d'un cousté le feu
en leur camp et
l'inundation et
deluge urinal, ne
scavoyent que dire
ny que penser.
Aulcuns disoient que
c'estoit la fin du
monde et le jugement
final, qui doibt
estre consommé par
feu, les aultres que
le dieux marins,
Neptune, Protheus,
Tritons, aultres,
les persecutoient,
et que de faict
c'estoit eaue marine
et salée.
O, qui pourra
maintenant racompter
comment se porta
Pantagruel contre
les troys cens
geans ! O ma muse,
ma Calliope, ma
Thalie, inspire moy
à ceste heure !
restaure moy mes
esperitz, car voicy
le pont aux asnes de
logicque, voicy le
trebuchet, voicy la
difficulté de
pouvoir exprimer
l'horrible bataille
que fut faicte.
A la mienne
volunté que je eusse
maintenant un boucal
du meilleur vin que
beurent oncques
ceulx qui liront
ceste histoire tant
veridicque. |