Adoncques, tout le
monde assistant et escoutant en
bonne silence, l'Angloys leva hault
en l'air les deux mains separement,
clouant toutes les extremitez des
doigtz en forme qu'on nomme en
Chinonnoys cul de poulle, et frappa
de l'une l'aultre par les ongles
quatre foys ; puys les ouvrit, et
ainsi à plat de l'une frappa l'aultre
en son strident. Une foys de rechief
les joignant comme dessus, frappa
deux foys, et quatre foys de rechief
les ouvrant ; puys les remist
joinctes et extendues l'une jouxte
l'aultre, comme semblant devotement
Dieu prier.
Panurge soubdain leva en l'air la
main dextre, puys d'ycelle mist le
poulse dedans la narine d'ycelluy
cousté, tenant les quatre doigtz
estenduz et serrez par leur ordre en
ligne parallele à la pene du nez,
fermant l'œil gausche entierement et
guaignant du dextre avecques
profonde depression de la sourcile
et paulpiere ; puys la gausche leva
hault, avecques fort serrement et
extension des quatre doigtz et
elevation du poulse, et la tenoyt en
ligne directement correspondente à
l'assiette de la dextre, avecques
distance entre les deux d'une
couldée et demye. Cela faict, en
pareille forme baissa contre terre
l'une et l'aultre main ; finablement
les tint on mylieu, comme visant
droict au nez de l'Angloys.
" Et si Mercure… " dist
l'Angloys.
Là, Panurge interrompt, disant :
" Vous avez parlé, masque ! "
Lors feist l'Angloys tel signe.
La main gausche toute ouverte il
leva hault en l'air, puys ferma on
poing les quatre doigts d'ycelle, et
le poulse extendu assist suz la
pinne du nez. Soubdain après, leva
la dextre toute ouverte et toute
ouverte la baissa, joignant le
poulse on lieu que fermoyt le petit
doigt de la gausche, et les quatre
doigtz d'ycelle mouvoyt lentement en
l'air ; puys, au rebours, feist de
la dextre ce qu'il avoyt faict de la
gausche et de la gausche ce que
avoyt faict de la dextre.
Panurge, de ce non estonné, tyra
en l'air sa tresmegiste braguette de
la gausche, et de la dextre en tira
un transon de couste bovine blanche
et deux pieces de boys de forme
pareille, l'une de ebene noir,
l'aultre de bresil incarnat, et les
mist entre les doigtz d'ycelle en
bonne symmetrie, et, les chocquant
ensemble, faisoyt son tel que font
les ladres en Bretaigne avecques
leurs clicquettes, mieulx toutesfoys
resonnant et plus harmonieux, et de
la langue, contracte dedans la
bouche, fredonnoyt joyeusement,
tousjours reguardant l'Angloys.
Les theologiens, medicins et
chirurgiens penserent que par ce
signe il inferoyt l'Angloys estre
ladre.
Les conseilliers, legistes et
decretistes pensoient que ce
faisant, il vouloyt conclurre
quelque espece de felicité humaine
consister en estat de ladrye, comme
jadys maintenoyt le Seigneur.
L'Angloys pour ce ne s'effraya,
et, levant les deux mains en l'air,
les tint en telle forme que les
troys maistres doigtz serroyt on
poing et passoyt les poulses entre
le doigtz indice et moien, et les
doigtz auriculaires demouroient en
leurs extendues ; ainsi les
presentoyt à Panurge, puys les
acoubla de mode que le poulse dextre
touchoyt le gausche et le doigt
petit gausche touchoyt le dextre.
A ce, Panurge, sans mot dire,
leva les mains et en feist tel
signe. De la main gauche il joingnit
l'ongle du doigt indice à l'ongle du
poulse, faisant au meillieu de la
distance comme une boucle, et de la
main dextre serroit tous les doigts
au poing, excepté le doigt indice,
lequel il mettoit et tiroit souvent
par entre les deux aultres susdictes
de la main gauche. Puis de la dextre
estendit le doigt indice et le
mylieu, les esloignant le mieulx
qu'il povoit et les tirans vers
Thaumaste. Puis mettoit le poulce de
la main gauche sus l'anglet de l'œil
gauche, estendant toute la main
comme une aesle d'oyseau ou une
pinne de poisson, et la meuvant bien
mignonnement de czà et de là ;
autant en faisoit de la dextre sur
l'anglet de l'œil dextre.
Thaumaste commençza paslir et
trembler, et luy feist tel signe. De
la main dextre il frappa du doigt
meillieu contre le muscle de la vole
qui est au dessoubz le poulce, puis
mist le doigt indice de la dextre en
pareille boucle de la senestre ;
mais il le mist par dessoubz, non
par dessus comme faisoit Panurge.
Adoncques Panurge frappa la main
l'une contre l'aultre et souffle en
paulme. Ce faict, met encores le
doigt indice de la dextre en la
boucle de la gauche, le tirant et
mettant souvent. Puis estendit le
menton, regardant intentement
Thaumaste.
Le monde, qui n'entendoit rien à
ces signes, entendit bien que en ce
il demandoit sans dire mot
àThaumaste :
" Que voulez vous dire là ? "
De faict, Thaumaste commença suer
à grosses gouttes et sembloit bien
un homme qui feust ravy en haulte
contemplation. Puis se advisa et
mist tous les ongles de la gauche
contre ceulx de la dextre, ouvrant
les doigts comme si ce eussent esté
demys cercles, et elevoit tant qu'il
povoit les mains en ce signe.
A quoy Panurge soubdain mist le
poulce de la main dextre soubz les
mandibules, et le doigt auriculaire
d'icelle en la boucle de la gauche,
et en ce poinct faisoit sonner ses
dentz bien melodieusement les basses
contre les haultes.
Thaumaste, de grand hahan, se
leva, mais en se levant fist un gros
pet de boulangier, car le bran vint
après, et pissa vinaigre bien fort,
et puoit comme tous les diables. Les
assistans commencerent se estouper
les nez, car il se conchioit de
angustie. Puis leva la main dextre,
la clouant en telle faczon qu'il
assembloit les boutz de tous les
doigts ensemble, et la main gauche
assist toute pleine sur la
poictrine.
A quoy Panurge tira sa longue
braguette avecques son floc, et
l'estendit d'une couldée et demie,
et la tenoit en l'air de la main
gauche, et de la dextre print sa
pomme d'orange, et, la gettant en
l'air par sept foys, à la huytiesme
la cacha au poing de la dextre, la
tenant en hault tout coy ; puis
commença secouer sa belle braguette,
la monstrant à Thaumaste.
Après cella, Thaumaste commença
enfler les deux joues, comme un
cornemuseur, et souffloit comme se
il enfloit une vessie de porc.
A quoy Panurge mist un doigt de
la gauche ou trou du cul, et de la
bouche tiroit l'air comme quand on
mange des huytres en escalle ou
quand on hume sa soupe ; ce faict,
ouvre quelque peu de la bouche, et
avecques le plat de la main dextre
frappoit dessus, faisant en ce un
grand son et parfond comme s'il
venoit de la superficie du
diaphragme par la trachée artere, et
le feist par seize foys.
Mais Thaumaste souffloit
tousjours comme une oye.
Adoncques Panurge mist le doigt
indice de la dextre dedans la
bouche, le serrant bien fort
avecques les muscles de la bouche.
Puis le tiroit, et, le tirant,
faisoit un grand son, comme quand
les petitz garsons tirent d'un canon
de sulz avecques belles rabbes, et
le fist par neuf foys.
Alors Thaumaste s'escria :
" Ha, Messieurs, le grand
secret ! Il y mis la main jusques au
coulde. "
Puis tira un poignard qu'il
avoit, le tenant par la poincte
contre bas.
A quoy Panurge print sa longue
braguette et la secouoit tant qu'il
povoit contre ses cuisses ; puis
mist ses deux mains, lyez en forme
de peigne, sur sa teste, tirant la
langue tant qu'il povoit et tournant
les yeulx en la teste comme une
chievre qui meurt.
" Ha, j'entens, dist Thaumaste,
mais quoy ? " faisant tel signe
qu'il mettoit le manche de son
poignard contre sa poictrine, et sur
la poincte mettoit le plat de la
main, en retournant quelque peu le
bout des doigts.
A quoy Panurge baissa sa teste du
cousté gauche et mist le doigt
mylieu en l'aureille dextre,
eslevant le poulce contremont. Puis
croisa les deux bras sur la
poictrine, toussant par cinq foys,
et à la cinquiesme frappant du pied
droit contre terre. Puis leva le
bras gauche, et, serrant tous les
doigtz au poing, tenoit le poulse
contre le front, frappant de la main
dextre par six foys contre la
poictrine.
Mais Thaumaste, comme non content
de ce, mist le poulse de la gauche
sur le bout du nez, fermant la reste
de ladicte main.
Dont Panurge mist les deux
maistres doigtz à chascun cousté de
la bouche, le retirant tant qu'il
pouvoit et monstrant toutes ses
dentz, et des deux poulses
rabaissoit les paulpiers des yeulx
bien parfondement, en faisant assez
layde grimace, selon que sembloit es
assistans. |