Le jugement de
Pantagruel feut incontinent sceu et
entendu de tout le monde, et imprimé
à force, et redigé es archives du
palays, en sorte que le monde
commença à dire :
" Salomon, qui rendit par soubson
l'enfant à sa mère, jamais ne montra
tel chief d'œuvre de prudence comme
a faict le bon Pantagruel. Nous
sommes heureux de l'avoir en notre
pays. "
Et de faict, on le voulut faire
maistre des requestes et president
en la Court ; mais il refusa tout,
les remerciant gracieusement :
" Car il y a (dist il) trop grande
servitude à ces offices, et à trop
grande poine peuvent estre saulvez
ceulx qui les exercent, veu la
corruption des hommes, et croy que,
si les sieges vuides des anges ne
sont rempliz d'aultre sorte de gens,
que de trente sept jubilez nous
n'aurons le jugement final, et sera
Cusanus trompé en ses conjectures ;
je vous en advertis de bonne heure.
Mais, si avez quelque muitz de bon
vin, voluntiers j'en recepvray le
present. "
Ce que ilz firent voluntiers, et
luy envoyerent du meilleur de la
ville, et beut assez bien ; mais le
pauvre Panurge en beut vaillamment,
car il estoit eximé comme un haran
soret : aussi alloit il du pied
comme un chat maigre. Et quelc'un
l'admonesta à demye alaine d'un
grand hanat plein de vin vermeil,
disant :
" Compere, tout beau ! Vous
faictes rage de humer.
- Je donne au diesble ! (dist
il). Tu n'as pas trouvé tes petitz
beuvreaux de Paris, qui ne beuvent
en plus q'un pinson et ne prenent
leur bechée sinon qu'on leurs tape
la queue à la mode des passereaux.
O, compaing, si je montasse aussi
bien comme je avalle, je feusse
desjà au dessus la sphere de la lune
avecques Empedocles ! Mais je ne
sçay que diable cecy veult dire : ce
vin est fort bon et bien delicieux,
mais plus j'en boy, plus j'ay de
soif. Je croy que l'ombre de
Monseigneur Pantagruel engendre les
alterez, comme la lune faict les
catharres. "
Auquel commencerent rire les
assistans. Ce que voyant, Pantagruel
dist :
" Panurge, qu'est ce que avez à
rire ?
- Seigneur (dist il), je leur
contoys comment ces diables de
Turcqs sont bien malheureux de ne
boire goutte de vin. Si aultre mal
n'estoit en l'Alchoran de
Mahumeth, encore ne me mettroys je
mie de sa loy.
- Mais or me dictes comment, dist
Pantagruel, vous eschappastes leurs
mains.
- Par Dieu, Seigneur, dist
Panurge, je ne vous en mentiray de
mot.
" Les paillards Turcqs m'avoient
mys en broche tout lardé comme un
connil, car j'estois tant eximé que
aultrement de ma chair eust esté
fort maulvaise viande ; et en ce
poinct me faisoyent roustir tout vif
Ainsi comme ilz me roustissoyent, je
me recommandoys à la grace divine,
ayant en memoyre le bon sainct
Laurent et tousjours esperoys en
Dieu qu'il me delivreroit de ce
torment, ce qui feut faict bien
estrangement ; car, ainsi que me
recommandoys bien de bon cueur à
Dieu, cryant : " Seigneur Dieu, ayde
moy ! Seigneur Dieu, saulve moy !
Seigneur Dieu, oste moy de ce
torment auquel ces traistres chiens
me detiennent pour la maintenance de
ta loy ! ", le roustisseur
s'endormit par le vouloir divin, ou
bien de quelque bon Mercure, qui
endormit cautement Argus qui avoit
cent yeulx.
Quand je vys qu'il ne me tournoit
plus en routissant, je le regarde et
voy qu'il s'endort. Lors je prens
avecques les dents un tyson par le
bout où il n'estoit point bruslé, et
vous le jette au gyron de mon
routisseur, et un aultre je gette,
le mieulx que je peux, soubz un lict
de camp qui estoit auprès de la
cheminée où estoit la paillasse de
Monsieur mon roustisseur.
Incontinent le feu se print à la
paille, et de la paille au lict, et
du lict au solier, qui estoit
embrunché de sapin faict à quehues
de lampes. Mais le bon feut que le
feu que j'avoys getté au gyron de
mon paillard roustisseur luy brusla
tout le penil et se prenoit aux
couillons, sinon qu'il n'estoit tant
punays qu'il ne le sentît plus tost
que le jour, et, debouq estourdy se
levant, crya à la fenestre tant
qu'il peut : " Dal baroth, dal
baroth ! " qui vault autant à
dire comme " Au feu, au feu ! "
et vint droict à moy, pour me
getter du tout au feu, et desjà
avoit couppé les cordes dont on
m'avoit lyé les mains et couppoit
les lyens des piedz.
Mais le maistre de la maison,
ouyant le cry du feu et sentant jà
la fumée de la rue où il se
pourmenoit avecques quelques aultres
baschatz et musaffiz, courut tant
qu'il peut y donner secours et pour
emporter les bagues.
De pleine arrivée, il tire la
broche où j'estoys embroché, et tua
tout roidde mon roustisseur, dont il
mourut là par faulte de gouvernement
ou aultrement : car il luy passa la
broche peu au dessus du nombril vers
le flan droict, et luy percea la
tierce lobe du foye, et le coup
haussant luy penetra le diaphragme
et, par à travers la capsule du
cueur, luy sortit la broche par le
hault des espaules entre les
spondyles et l'omoplate senestre.
Vray est que en tirant la broche
de mon corps je tumbé à terre près
des landiers, et me feist peu de mal
la cheute, toutesfoys non grand, car
les lardons soustindrent le coup.
Puis, voyant mon baschaz que le
cas estoit desesperé et que sa
maison estoit bruslée sans remission
et tout son bien perdu, se donna à
tous les diables, appellant
Grilgoth, Astarost, Rappallus et
Gribouillis par neuf foys.
Quoy voyant, je euz de peur pour
plus de cinq solz, craignant : Les
diables viendront à ceste heure pour
emporter ce fol icy. Seroyent ilz
bien gens pour m'emporter aussi ? Je
suis jà demy rousty. Mes lardons
seront cause de mon mal, car ces
diables icy sont frians de lardons,
comme vous avez l'autorité du
philosophe Jamblicque et Murmault en
l'Apologie De bossutis et
contrefactis pro Magistros nostros.
Mais je fis le signe de la
croix, criant : Agyos athanatos,
ho Theos ! Et nul ne venoit.
Ce que congnoissant mon villain
baschatz, se vouloit tuer de ma
broche et s'en percer le cueur. De
faict la mist contre sa poictrine,
mais elle ne povoit oultrepasser,
car elle n'estoit assez poinctue, et
poulsoit tant qu'il povoit, mais il
ne prouffitoit rien.
Alors je vins à luy, disant :
" Missaire Bougrino, tu pers icy
ton temps, car tu ne te tueras
jamais ainsi ; bien te blesseras
quelque hurte, dont tu languiras
toute ta vie entre les mains des
barbiers ; mais, si tu veulx, je te
tueray icy tout franc, en sorte que
tu ne sentiras rien, et m'en croys,
car j'en ay bien tué d'aultres qui
s'en sont bien trouvez.
- Ha, mon amy (dist il), je t'en
prie ! et, ce faisant, je te donne
ma bougette. Tien, voy la là. Il y a
six cens seraphz dedans, et quelques
dyamans et rubiz en perfection.
- Et où sont ilz ? dist
Epistemon.
- Par sainct Joan ! dist Panurge,
ilz sont bien loing s'ilz vont
toujours :
Mais où sont les neiges d'antan ?
C'estoit le plus grand soucy que
eust Villon, le poëte Parisien.
- Acheve, dist Pantagruel, je te
prie, que nous sçaichons comment tu
accoustras ton baschatz.
- Foy d'homme de bien, dist
Panurge, je n'en mentz de mot. Je le
bande d'une meschante braye, que je
trouve là, demy bruslée, et vous le
lye rustrement, piedz et mains, de
mes cordes, si bien qu'il n'eust
sceu regimber ; puis luy passay ma
broche àtravers la gargamelle et le
pendys, acrochant la broche à deux
gros crampons, qui soustenoient des
alebardes ; et vous attise un beau
feu au dessoubz, et vous flamboys
mon milourt comme on faict les
harans soretz à la cheminée. Puis,
prenant sa bougette et un petit
javelot qui estoit sur les crampons,
m'en fuys le beau galot, et Dieu
sçait comme je sentoys mon espaule
de mouton !
Quand je fuz descendu en la rue,
je trouvay tout le monde qui estoit
acouru au feu à force d'eau pour
l'estaindre, et, me voyans ainsi à
demy rousty, eurent pitié de moy
naturellement et me getterent toute
leur eau sur moy et me refraicherent
joyeusement, ce que me fist fort
grand bien ; puis me donnerent
quelque peu a repaistre, mais je ne
mangeoys gueres, car ilz ne me
bailloient que de l'eau à boyre, à
leur mode.
Aultre mal ne me firent, sinon un
villain petit Turq, bossu par
devant, qui furtivement me crocquoit
mes lardons ; mais je luy baillys si
vert dronos sur les doigts à
tout mon javelot qu'il n'y retourna
pas deux foys ; et une jeune
Corinthiace qui m'avoit aporté un
pot de myrobolans emblicz confictz à
leur mode, laquelle regardoit mon
pauvre haire esmoucheté comment il
s'estoit retiré au feu, car il ne me
alloit plus que jusques sur les
genoulx. Mais notez que cestuy
rotissement me guerist d'une
isciatique entierement, à laquelle
j'estoys subject, plus de sept ans
avoit, du cousté auquel mon
rostisseur s'endorment me laissa
brusler.
Or, ce pendent qu'ilz se
amusoyent à moy, le feu triumphoit,
ne demandez comment, à prendre en
plus de deux mille maisons, tant que
quelc'un d'entre eulx l'advisa et
s'escria, disant : " Ventre Mahom,
toute la ville brusle et nous nous
amusons icy ! " Ainsi chascun s'en
va à sa chascuniere.
De moy, je prens mon chemin vers
la porte. Quand je fuz sur un petit
tucquet qui est auprès, je me
retourné arriere, comme la femme de
Loth, et vys toute la ville
bruslant, dont je fuz tant aise que
je me cuydé conchier de joye ; mais
Dieu m'en punit bien.
- Comment ? dist Pantagruel.
- Ainsi (dist Panurge) que je
regardoys en grand liesse ce beau
feu, me gabelant et disant : " Ha,
pauvres pulses, ha, pauvres souris,
vous aurez maulvais hyver, le feu
est en vostre paillier ! " sortirent
plus de six, voire plus de treze
cens et unze chiens, gros et menutz,
tous ensemble de la ville, fuyant le
feu. De premiere venue acoururent
droict à moy, sentant l'odeur de ma
paillarde chair demy rostie, et me
eussent devoré à l'heure si mon bon
ange ne m'eust bien inspiré, me
enseignant un remede bien oportun
contre le mal des dens.
- Et à quel propous, dist
Pantagruel, craignois tu le mal des
dens ? N'estois tu guery de tes
rheumes ?
- Pasques de soles ! respondit
Panurge, est il mal de dens plus
grand que quand les chiens vous
tenent au jambes ? Mais soudain je
me advisé de mes lardons et les
gettoys au mylieu d'entre eulx. Lors
chiens d'aller et de se entrebatre
l'un l'aultre à belles dentz à qui
auroit le lardon. Par ce moyen me
laisserent, et je les laissé aussi
se pelaudans l'un l'aultre. Ainsi
eschappé gaillard et de hayt, et
vive la roustisserie. "
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