Nous n'avons rien d'assuré touchant la naissance d'Homère
et d'Ésope : à peine même sait-on ce qui leur est arrivé de plus remarquable.
C'est de quoi il y a lieu de s'étonner, vu que l'histoire ne rejette pas des choses moins
agréables et moins nécessaires que celles-là. Tant de destructeurs de nations, tant de
princes sans mérite, ont trouvé des gens qui nous ont appris jusqu'aux moindres
particularités de leur vie ; et nous ignorons les plus importantes de celles
d'Ésope et d'Homère, c'est-à-dire des deux personnages qui ont le mieux mérité des
siècles suivants. Car Homère n'est pas seulement le père des Dieux, c'est aussi celui
des bons poëtes. Quant à Ésope, il me semble qu'on le devait mettre au nombre des sages
dont la Grèce s'est tant vantée, lui qui enseignait la véritable sagesse, et qui
l'enseignait avec bien plus d'art que ceux qui en donnent des définitions et des règles.
On a véritablement recueilli les vies de ces deux grands hommes ; mais la plupart
des savants les tiennent toutes deux fabuleuses, particulièrement celle que Planude a
écrite. Pour moi, je n'ai pas voulu m'engager dans cette critique. Comme Planude vivait
dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope ne devait pas être encore
éteinte, j'ai cru qu'il savait par tradition ce qu'il a laissé. Dans cette croyance, je
l'ai suivi sans retrancher de ce qu'il a dit d'Ésope que ce qui m'a semblé trop puéril,
ou qui s'écartait en quelque façon de la bienséance.
Ésope était Phrygien, d'un bourg appelé Amorium.
Il naquit vers la cinquante-septième olympiade, quelque deux cents ans après la
fondation de Rome. On ne saurait dire s'il eut sujet de remercier la nature, ou bien de se
plaindre d'elle ; car, en le douant d'un très-bel esprit, elle le fit naître
difforme et laid de visage, ayant à peine figure d'homme, jusqu'à lui refuser presque
entièrement l'usage de la parole. Avec ces défauts, quand il n'aurait pas été de
condition à être esclave, il ne pouvait manquer de le devenir. Au reste, son âme se
maintint toujours libre, et indépendante de la fortune.
Le premier maître qu'il eut l'envoya aux champs labourer
la terre, soit qu'il le jugeât incapable de toute autre chose, soit pour s'ôter de
devant les yeux un objet si désagréable. Or il arriva que ce maître étant allé voir
sa maison des champs, un paysan lui donna des figues : il les trouva belles, et les
fit serrer fort soigneusement, donnant ordre à son sommelier, appelé Agathopus, de les
lui apporter au sortir du bain. Le hasard voulut qu'Ésope eut affaire dans le logis.
Aussitôt qu'il y fut entré, Agathopus se servit de l'occasion, et mangea les figues avec
quelques-uns de ses camarades : puis ils rejetèrent cette friponnerie sur Ésope, ne
croyant pas qu'il se pût jamais justifier, tant il était bègue et paraissait idiot. Les
châtiments dont les anciens usaient envers leurs esclaves étaient fort cruels, et cette
faute très-punissable. Le pauvre Ésope se jeta aux pieds de son maître ; et, se
faisant entendre du mieux qu'il put, il témoigna qu'il demandait pour toute grâce qu'on
sursît de quelques moments sa punition. Cette grâce lui ayant été accordée, il alla
quérir de l'eau tiède, la but en présence de son seigneur, se mit les doigts dans la
bouche, et ce qui s'ensuit, sans rendre autre chose que cette eau seule. Après s'être
ainsi justifié, il fit signe qu'on obligeât les autres d'en faire autant. Chacun demeura
surpris : on n'aurait pas cru qu'une telle invention pût partir d'Ésope. Agathopus
et ses camarades ne parurent point étonnés. Ils burent de l'eau comme le Phrygien avait
fait, et se mirent les doigts dans la bouche ; mais ils se gardèrent bien de les
enfoncer trop avant. L'eau ne laissa pas d'agir, et de mettre en évidence les figues
toutes crues et encore toutes vermeilles. Par ce moyen Ésope se garantit : ses
accusateurs furent punis doublement, pour leur gourmandise et pour leur méchanceté. Le
lendemain, après que leur maître fut parti, et le Phrygien à son travail ordinaire,
quelques voyageurs, égarés (aucuns disent que c'étaient des prêtres de Diane) le
prièrent, au nom de Jupiter Hospitalier, qu'il leur enseignât le chemin qui conduisait
à la ville. Ésope les obligea premièrement de se reposer à l'ombre ; puis, leur
ayant présenté une légère collation, il voulut être leur guide, et ne les quitta
qu'après qu'il les eut remis dans leur chemin. Les bonnes gens levèrent les mains au
ciel, et prièrent Jupiter de ne pas laisser cette action charitable sans récompense. A
peine Ésope les eut quittés, que le chaud et la lassitude le contraignirent de
s'endormir. Pendant son sommeil, il s'imagina que la Fortune était debout devant lui, qui
lui déliait la langue, et par même moyen lui faisait présent de cet art dont on peut
dire qu'il est l'auteur. Réjoui de cette aventure, il se réveilla en sursaut ; et
en s'éveillant : " Qu'est ceci ? dit-il ; ma voix est devenue
libre : je prononce bien un râteau, une charrue, tout ce que je veux. "
Cette merveille fut cause qu'il changea de maître. Car, comme un certain Zénas, qui
était là en qualité d'économe et qui avait l'œil sur les esclaves, en eut battu
un outrageusement pour une faute qui ne le méritait pas, Ésope ne put s'empêcher de le
reprendre, et le menaça que ses mauvais traitements seraient sus. Zénas, pour le
prévenir et pour se venger de lui, alla dire au maître qu'il était arrivé un prodige
dans sa maison ; que le Phrygien avait recouvré la parole ; mais que le
méchant ne s'en servait qu'à blasphémer et à médire de leur seigneur. Le maître le
crut, et passa bien plus avant ; car il lui donna Ésope, avec liberté d'en faire ce
qu'il voudrait. Zénas de retour aux champs, un marchand l'alla trouver, et lui demanda si
pour de l'argent il le voulait accommoder de quelque bête de somme. " Non pas
cela, dit Zénas : je n'en ai pas le pouvoir ; mais je te vendrai, si tu veux,
un de nos esclaves. " Là-dessus, ayant fait venir Ésope, le marchand
dit : " Est-ce afin de te moquer que tu me proposes l'achat de ce
personnage ? On le prendrait pour une outre. " Dès que le marchand eut
ainsi parlé, il prit congé d'eux, partie murmurant, partie riant de ce bel objet. Ésope
le rappela, et lui dit : " Achète-moi hardiment ; je ne te serai pas
inutile. Si tu as des enfants qui crient et qui soient méchants, ma mine les fera
taire : on les menacera de moi comme de la bête " Cette raillerie plut au
marchand. Il acheta notre Phrygien trois oboles, et dit en riant : " Les
Dieux soient loués ! je n'ai pas fait grande acquisition, à la vérité ;
aussi n'ai-je pas déboursé grand argent. "
Entre autres denrées, ce marchand trafiquait
d'esclaves : si bien qu'allant à Éphèse pour se défaire de ceux qu'il avait, ce
que chacun d'eux devait porter pour la commodité du voyage fut départi selon leur emploi
et selon leurs forces. Ésope pria que l'on eût égard à sa taille ; qu'il était
nouveau venu, et devait être traité doucement. " Tu ne porteras rien, si tu
veux, " lui repartirent ses camarades. Ésope se piqua d'honneur, et voulut
avoir sa charge comme les autres. On le laissa donc choisir. Il prit le panier au
pain : c'était le fardeau le plus pesant. Chacun crut qu'il l'avait fait par
bêtise ; mais dès la dînée le panier fut entamé, et le Phrygien déchargé
d'autant ; ainsi le soir ; et de même le lendemain : de façon qu'au bout
de deux jours il marchait à vide. Le bon sens et le raisonnement du personnage furent
admirés.
Quant au marchand, il se défit de tous ses esclaves, à la
réserve d'un grammairien, d'un chantre et d'Ésope, lesquels il alla exposer en vente à
Samos. Avant que de les mener sur la place, il fit habiller les deux premiers le plus
proprement qu'il put, comme chacun farde sa marchandise : Ésope, au contraire, ne
fut vêtu que d'un sac, et placé entre ses deux compagnons, afin de leur donner lustre.
Quelques acheteurs se présentèrent, entre autres un philosophe appelé Xantus. Il
demanda au grammairien et au chantre ce qu'ils savaient faire :
" Tout, " reprirent-ils. Cela fit rire le Phrygien : on peut
s'imaginer de quel air. Planude rapporte qu'il s'en fallut peu qu'on ne prît la fuite,
tant il fit une effroyable grimace. Le marchand fit son chantre mille oboles, son
grammairien trois mille ; et, en cas que l'on achetât l'un des deux, il devait
donner Ésope par-dessus le marché. La cherté du grammairien et du chantre dégoûta
Xantus. Mais, pour ne pas retourner chez soi sans avoir fait quelque emplette, ses
disciples lui conseillèrent d'acheter ce petit bout d'homme qui avait ri de si bonne
grâce : on en ferait un épouvantail ; il divertirait les gens par sa mine.
Xantus se laissa persuader, et fit prix d'Ésope à soixante oboles. Il lui demanda,
devant que de l'acheter, à quoi il lui serait propre, comme il l'avait demandé à ses
camarades Ésope répondit : " A rien, " puisque les deux autres
avaient tout retenu pour eux. Les commis de la douane remirent généreusement à Xantus
le sou pour livre, et lui en donnèrent quittance sans rien payer.
Xantus avait une femme de goût assez délicat, et à qui
toutes sortes de gens ne plaisaient pas ; si bien que de lui aller présenter
sérieusement son nouvel esclave, il n'y avait pas d'apparence, à moins qu'il ne la
voulût mettre en colère et se faire moquer de lui. Il jugea plus à propos d'en faire un
sujet de plaisanterie, et alla dire au logis qu'il venait d'acheter un jeune esclave le
plus beau du monde et le mieux fait. Sur cette nouvelle, les filles qui servaient sa femme
se pensèrent battre à qui l'aurait pour son serviteur ; mais elles furent bien
étonnées quand le personnage parut. L'une se mit la main devant les yeux ; l'autre
s'enfuit ; l'autre fit un cri. La maîtresse du logis dit que c'était pour la
chasser qu'on lui amenait un tel monstre ; qu'il y avait longtemps que le philosophe
se lassait d'elle. De parole en parole, le différend s'échauffa jusques à tel point que
la femme demanda son bien, et voulut se retirer chez ses parents. Xantus fit tant par sa
patience, et Ésope par son esprit, que les choses s'accommodèrent. On ne parla plus de
s'en aller ; et peut-être que l'accoutumance effaça à la fin une partie de la
laideur du nouvel esclave.
Je laisserai beaucoup de petites choses où il fit
paraître la vivacité de son esprit ; car, quoiqu'on puisse juger par là de son
caractère, elles sont de trop peu de conséquence pour en informer la postérité. Voici
seulement un échantillon de son bon sens et de l'ignorance de son maître. Celui-ci alla
chez un jardinier se choisir lui-même une salade. Les herbes cueillies, le jardinier le
pria de lui satisfaire l'esprit sur une difficulté qui regardait la philosophie aussi
bien que le jardinage : c'est que les herbes qu'il plantait et qu'il cultivait avec
un grand soin ne profitaient point, tout au contraire de celles que la terre produisait
d'elle-même sans culture ni amendement. Xantus rapporta le tout à la Providence, comme
on a coutume de faire quand on est court. Ésope se mit à rire ; et, ayant tiré son
maître à part, il lui conseilla de dire à ce jardinier qu'il lui avait fait une
réponse ainsi générale, parce que la question n'était pas digne de lui : il le
laissait donc avec son garçon, qui assurément le satisferait. Xantus s'étant allé
promener d'un autre côté du jardin, Ésope compara la terre à une femme qui, ayant des
enfants d'un premier mari, en épouserait un second qui aurait aussi des enfants d'une
autre femme : sa nouvelle épouse ne manquerait pas de concevoir de l'aversion pour
ceux-ci, et leur ôterait la nourriture afin que les siens en profitassent. Il en était
ainsi de la terre, qui n'adoptait qu'avec peine les productions du travail et de la
culture, et qui réservait toute sa tendresse et tous ses bienfaits pour les siennes
seules : elle était marâtre des unes, et mère passionnée des autres. Le jardinier
parut si content de cette raison, qu'il offrit à Ésope tout ce qui était dans son
jardin.
Il arriva quelque temps après un grand différend entre le
philosophe et sa femme. Le philosophe, étant de festin, mit à part quelques friandises,
et dit à Ésope : " Va porter ceci à ma bonne amie. " Ésope
l'alla donner à une petite chienne qui était les délices de son maître. Xantus, de
retour, ne manqua pas de demander des nouvelles de son présent, et si on l'avait trouvé
bon. Sa femme ne comprenait rien à ce langage ; on fit venir Ésope pour
l'éclaircir. Xantus, qui ne cherchait qu'un prétexte pour le faire battre, lui demanda
s'il ne lui avait pas dit expressément : " Va-t'en porter de ma part ces
friandises à ma bonne amie. " Ésope répondit là-dessus que la bonne amie
n'était pas la femme, qui, pour la moindre parole, menaçait de faire un divorce ;
c'était la chienne, qui endurait tout, et qui revenait faire caresses après qu'on
l'avait battue. Le philosophe demeura court ; mais sa femme entra dans une telle
colère qu'elle se retira d'avec lui. Il n'y eut parent ni ami par qui Xantus ne lui fit
parler, sans que les raisons ni les prières y gagnassent rien. Ésope s'avisa d'un
stratagème. Il acheta force gibier, comme pour une noce considérable, et fit tant qu'il
fut rencontré par un des domestiques de sa maîtresse. Celui-ci lui demanda pourquoi tant
d'apprêts. Ésope lui dit que son maître, ne pouvant obliger sa femme de revenir, en
allait épouser une autre. Aussitôt que la dame sut cette nouvelle, elle retourna chez
son mari, par esprit de contradiction ou par jalousie. Ce ne fut pas sans la garder bonne
à Ésope, qui tous les jours faisait de nouvelles pièces à son maître, et tous les
jours se sauvait du châtiment par quelque trait de subtilité. Il n'était pas possible
au philosophe de le confondre.
Un certain jour de marché, Xantus, qui avait dessein de
régaler quelques-uns de ses amis, lui commanda d'acheter ce qu'il y aurait de meilleur,
et rien autre chose. " Je t'apprendrai, dit en soi-même le Phrygien, à
spécifier ce que tu souhaites, sans t'en remettre à la discrétion d'un
esclave. " Il n'acheta donc que des langues, lesquelles il fit accommoder à
toutes les sauces : l'entrée, le second, l'entremets, tout ne fut que langues. Les
conviés louèrent d'abord le choix de ce mets ; à la fin ils s'en dégoûtèrent.
" Ne t'ai-je pas commandé, dit Xantus, d'acheter ce qu'il y aurait de
meilleur ? - Eh ! qu'y a-t-il de meilleur que la langue ? reprit
Ésope. C'est le lien de la vie civile, la clef des sciences, l'organe de la vérité et
de la raison : par elle on bâtit les villes et on les police ; on instruit, on
persuade, on règne dans les assemblées, on s'acquitte du premier de tous les devoirs,
qui est de louer les Dieux. - Eh bien ! dit Xantus qui prétendait l'attraper,
achète-moi demain ce qui est de pire : ces mêmes personnes viendront chez
moi ; et je veux diversifier. "
Le lendemain Ésope ne fit servir que le même mets, disant
que la langue est la pire chose qui soit au monde : " C'est la mère de
tous débats, la nourrice des procès, la source des divisions et des guerres. Si on dit
qu'elle est l'organe de la vérité, c'est aussi celui de l'erreur, et, qui pis est, de la
calomnie. Par elle on détruit les villes, on persuade de méchantes choses. Si d'un
côté elle loue les Dieux, de l'autre elle profère des blasphèmes contre leur
puissance. " Quelqu'un de la compagnie dit à Xantus que véritablement ce valet
lui était fort nécessaire ; car il savait le mieux du monde exercer la patience
d'un philosophe. " De quoi vous mettez-vous en peine ? reprit Ésope.
- Eh ! trouve-moi, dit Xantus, un homme qui ne se mette en peine de
rien. "
Ésope alla le lendemain sur la place ; et, voyant un
paysan qui regardait toutes choses avec la froideur et l'indifférence d'une statue, il
amena ce paysan au logis. " Voilà, dit-il à Xantus, l'homme sans souci que
vous demandez. " Xantus commanda à sa femme de faire chauffer de l'eau, de la
mettre dans un bassin, puis de laver elle-même les pieds de son nouvel hôte. Le paysan
la laissa faire, quoiqu'il sût fort bien qu'il ne méritait pas cet honneur ; mais
il disait en lui-même : " C'est peut-être la coutume d'en user
ainsi. " On le fit asseoir au haut bout ; il prit sa place sans
cérémonie. Pendant le repas, Xantus ne fit autre chose que blâmer son cuisinier, rien
ne lui plaisait : ce qui était doux, il le trouvait trop salé ; et ce qui
était trop salé, il le trouvait doux. L'homme sans souci le laissait dire, et mangeait
de toutes ses dents. Au dessert on mit sur la table un gâteau que la femme du philosophe
avait fait : Xantus le trouva mauvais, quoiqu'il fût très-bon. " Voilà,
dit-il, la pâtisserie la plus méchante que j'aie jamais mangée ; il faut brûler
l'ouvrière, car elle ne fera de sa vie rien qui vaille : qu'on apporte des fagots.
- Attendez, dit le paysan ; je m'en vais quérir ma femme : on ne fera
qu'un bûcher pour toutes les deux. " Ce dernier trait désarçonna le
philosophe et lui ôta l'espérance de jamais attraper le Phrygien.
Or, ce n'était pas seulement avec son maître qu'Ésope
trouvait occasion de rire et de dire de bons mots. Xantus l'avait envoyé en certain
endroit : il rencontra en chemin le magistrat, qui lui demanda ou il allait. Soit
qu'Ésope fût distrait, ou pour une autre raison, il répondit qu'il n'en savait rien. Le
magistrat, tenant à mépris et irrévérence cette réponse, le fit mener en prison.
Comme les huissiers le conduisaient : " Ne voyez-vous pas, dit-il, que j'ai
très-bien répondu ? Savais-je qu'on me ferait aller où je vas ? "
Le magistrat le fit relâcher, et trouva Xantus heureux d'avoir un esclave si plein
d'esprit.
Xantus, de sa part, voyait par là de quelle importance il
lui était de ne point affranchir Ésope, et combien la possession d'un tel esclave lui
faisait honneur. Même un jour, faisant la débauche avec ses disciples, Ésope, qui les
servait, vit que les fumées leur échauffaient déjà la cervelle, aussi bien au maître
qu'aux écoliers. " La débauche de vin, leur dit-il, a trois degrés : le
premier, de volupté ; le second, d'ivrognerie ; le troisième, de
fureur. " On se moqua de son observation, et on continua de viser les pots.
Xantus s'en donna jusqu'à perdre la raison, et à se vanter qu'il boirait la mer. Cela
fit rire la compagnie. Xantus soutint ce qu'il voit, dit, gagea sa maison qu'il boirait la
mer toute entière ; et, pour assurance de la gageure, il déposa l'anneau qu'il
avait au doigt.
Le jour suivant, que les vapeurs de Bacchus furent
dissipées, Xantus fut extrêmement surpris de ne plus retrouver son anneau, lequel il
tenait fort cher. Ésope lui dit qu'il était perdu, et que sa maison l'était aussi par
la gageure qu'il avait faite. Voilà le philosophe bien alarmé : il pria Ésope de
lui enseigner une défaite. Ésope s'avisa de celle-ci.
Quand le jour que l'on avait pris pour l'exécution de la
gageure fut arrivé, tout le peuple du Samos accourut au rivage de la mer pour être
témoin de la honte du philosophe. Celui de ses disciples qui avait gagné contre lui
triomphait déjà. Xantus dit à l'assemblée : " Messieurs, j'ai gagé
véritablement que je boirais toute la mer, mais non pas les fleuves qui entrent
dedans ; c'est pourquoi, que celui qui a gagé contre moi détourne leurs cours, et
puis je ferais ce que je me suis vanté de faire. " Chacun admira l'expédient
que Xantus avait trouvé pour sortir à son honneur d'un si mauvais pas. Le disciple
confessa qu'il était vaincu, et demanda pardon à son maître. Xantus fut reconduit
jusqu'en son logis avec acclamation.
Pour récompense, Ésope lui demanda la liberté. Xantus la
lui refusa, et dit que le temps de l'affranchir n'était pas encore venu ; si
toutefois les Dieux l'ordonnaient ainsi, il y consentait : partant, qu'il prît garde
au premier présage qu'il aurait étant sorti du logis ; s'il était heureux, et que,
par exemple, deux corneilles se présentassent à sa vue, la liberté lui serait
données : s'il n'en voyait qu'une, qu'il ne lassât point d'être esclave. Ésope
sortit aussitôt. Son maître était logé à l'écart, et apparemment vers un lieu
couvert de grands arbres. A peine notre Phrygien fut hors, qu'il aperçut deux corneilles
qui s'abattirent sur le plus haut. Il s'en alla avertir son maître, qui voulut voir
lui-même s'il disait vrai. Tandis que Xantus venait, l'une des corneilles s'envola.
" Me tromperas-tu toujours ? dit-il à Ésope. Qu'on lui donne les
étrivières. " L'ordre fut exécuté. Pendant le supplice du pauvre Ésope, on
vint inviter Xantus à un repas : il promit qu'il s'y trouverait.
" Hélas ! s'écria Ésope, les présages sont bien menteurs ! Moi,
qui ait vu deux corneilles, je suis battu ; mon maître, qui n'en a vu qu'une, est
prié de noces. " Ce mot plut tellement à Xantus, qu'il commanda qu'on cessât
de fouetter Ésope ; mais, quant à la liberté, il ne pouvait se résoudre à la lui
donner, encore qu'il la lui promît en diverses occasions.
Un jour, ils se promenaient tous deux parmi de vieux
monuments, considérant avec beaucoup de plaisir les inscriptions qu'on y avait mises.
Xantus en aperçut une qu'il ne put entendre, quoiqu'il demeurât longtemps à en chercher
l'explication. Elle était composée des premières lettres de certains mots. Le
philosophe avoua ingénument que cela passait son esprit. " Si je vous fais
trouver un trésor par le moyen de ces lettres, lui dit Ésope, quelle récompense
aurai-je ? " Xantus lui promit la liberté et la moitié du trésor.
" Elles signifient, poursuivit Ésope, qu'à quatre pas de cette colonne nous en
rencontrerons un. " Le philosophe fut sommé de tenir parole ; mais il
reculait toujours. " Les Dieux me gardent de t'affranchir, dit-il à Ésope, que
tu ne m'aies donné avant cela l'intelligence de ces lettres ! ce me sera un autre
trésor plus précieux que celui lequel nous avons trouvé. - On les a ici gravées,
poursuivit Ésope, comme étant les premières lettres de ces mots etc. ;
c'est-à-dire : Si vous reculez quatre pas, et que vous creusiez, vous trouverez
un trésor. - Puisque tu es si subtil, repartit Xantus, j'aurais tort de me
défaire de toi : n'espères donc pas que je t'affranchisse.- Et moi, répliqua
Ésope, je vous dénoncerai au roi Denys, car c'est à lui que le trésor appartient, et
ces mêmes lettres commencent d'autres mots qui le signifient. " Le philosophe
intimidé dit au Phrygien qu'il prît sa part de l'argent, et qu'il n'en dît mot. De quoi
Ésope déclara ne lu avoir aucune obligation, ces lettres ayant été choisies de telle
manière qu'elles enfermaient un triple sens, et signifiaient encore : " En
vous en allant, vous partagerez le trésor que vous aurez rencontré. " Dès
qu'ils furent de retour, Xantus commanda qu'on enfermât le Phrygien, et que l'on lui mît
les fers aux pieds, de crainte qu'il n'allât publier cette aventure.
" Hélas ! s'écria Ésope, est-ce ainsi que les philosophes s'acquittent
de leurs promesses ? Mais faites ce que vous voudrez, il faudra que vous
m'affranchissiez malgré vous.
Sa prédiction se trouva vraie. Il arriva un prodige qui
mit fort en peine les Samiens. Un aigle enleva l'anneau public (c'était apparemment
quelque sceau que l'on apposait aux délibérations du conseil), et le fit tomber au sein
d'un esclave. Le philosophe fut consulté là-dessus, et comme étant philosophe, et comme
étant un des premiers de la république. Il demanda temps, et eut recours à son oracle
ordinaire : c'était Ésope. Celui-ci lui conseilla de le produire en public, parce
que, s'il rencontrait bien, l'honneur en serait toujours à son maître ; sinon, il
n'y aurait que l'esclave de blâmé. Xantus approuva la chose, et le fit monter à la
tribune aux harangues. Dès qu'on le vit, chacun s'éclata de rire : personne ne
s'imagina qu'il pût rien partir de raisonnable d'un homme fait de cette manière. Ésope
leur dit qu'il ne fallait pas considérer la forme du vase, mais la liqueur qui y était
enfermée. Les Samiens lui crièrent qu'il dit donc sans crainte ce qu'il jugeait de ce
prodige. Ésope s'en excusa sur ce qu'il n'osait le faire. " La Fortune,
disait-il, avait mis un débat de gloire entre le maître et l'esclave : si l'esclave
disait mal, il serait battu ; s'il disait mieux que le maître, il serait battu
encore. " Aussitôt on pressa Xantus de l'affranchir. Le philosophe résista
longtemps. A la fin le prévôt de ville le menaça de le faire de son office, et en vertu
du pouvoir qu'il en avait comme magistrat ; de façon que le philosophe fut obligé
de donner les mains. Cela fait, Ésope dit que les Samiens étaient menacés de servitude
par ce prodige ; et que l'aigle enlevant leur sceau ne signifiait autre chose qu'un
roi puissant qui voulait les assujettir.
Peu de temps après, Crésus, roi des Lydiens, fit
dénoncer à ceux de Samos qu'ils eussent à se rendre ses tributaires ; sinon, qu'il
les y forcerait par les armes. La plupart étaient d'avis qu'on lui obéit. Ésope leur
dit que la Fortune présentait deux chemins aux hommes : l'un, de liberté, rude et
épineux au commencement, mais dans la suite très-agréable ; l'autre, d'esclavage,
dont les commencements étaient plus aisés, mais la suite laborieuse. C'était conseiller
assez intelligiblement aux Samiens de défendre leur liberté. Ils renvoyèrent
l'ambassadeur de Crésus avec peu de satisfaction.
Crésus se mit en état de les attaquer. L'ambassadeur lui
dit que, tant qu'ils auraient Ésope avec eux, il aurait peine à les réduire à ses
volontés, vu la confiance qu'ils avaient au bon sens du personnage. Crésus le leur
envoya demander, avec la promesse de leur laisser la liberté s'ils le lui livraient. Les
principaux de la ville trouvèrent ces conditions avantageuses, et ne crurent pas que leur
repos leur coûtât trop cher quand ils l'achèteraient aux dépens d'Ésope. Le Phrygien
leur fit changer de sentiment en leur contant que, les loups et les brebis ayant fait un
traité de paix, celles-ci donnèrent leurs chiens pour otages. Quand elles n'eurent plus
de défenseurs, les loups les étranglèrent avec moins de peine qu'ils ne faisaient. Cet
apologue fit son effet : les Samiens prirent une délibération toute contraire à
celle qu'ils avaient prise. Ésope voulut toutefois aller vers Crésus, et dit qu'il les
servirait plus utilement étant près du roi, que s'il demeurait à Samos.
Quand Crésus le vit, il s'étonna qu'une si chétive
créature lui eût été un si grand obstacle. " Quoi ? voilà celui qui
fait qu'on s'oppose à mes volontés ! " s'écria-t-il. Ésope se prosterna
à ses pieds. " Un homme prenait des sauterelles, dit-il ; une cigale lui
tomba aussi sous la main. Il s'en allait la tuer comme il avait fait les sauterelles.
" Que vous ai-je fait ? dit-elle à cet homme : je ne ronge point vos
blés, je ne vous procure aucun dommage ; vous ne trouverez en moi que la voix dont
je me sers fort innocemment. " Grand roi, je ressemble à cette cigale : je
n'ai que la voix, et ne m'en suis point servi pour vous offenser. " Crésus,
touché d'admiration et de pitié, non-seulement lui pardonna, mais il laissa en repos les
Samiens à sa considération.
En ce temps-là le Phrygien composa ses fables, lesquelles
il laissa au roi de Lydie, et fut envoyé par lui vers les Samiens, qui décernèrent à
Ésope de grands honneurs. Il lui prit aussi envie de voyager et d'aller par le monde,
s'entretenant de diverses choses avec ceux que l'on appelait philosophes. Enfin il se mit
en grand crédit près de Lycérus, roi de Babylone. Les rois d'alors s'envoyaient les uns
aux autres des problèmes à résoudre sur toutes sortes de matières, à condition de se
payer une espèce de tribut ou d'amende, selon qu'ils répondraient bien ou mal aux
questions proposées ; en quoi Lycérus, assisté d'Ésope, avait toujours
l'avantage, et se rendait illustre parmi les autres, soit à résoudre, soit à proposer.
Cependant notre Phrygien se maria ; et, ne pouvant
avoir d'enfants, il adopta un jeune homme d'extraction noble, appelé Ennus. Celui-ci le
paya d'ingratitude, et fut si méchant que d'oser souiller le lit de son bienfaiteur. Cela
étant venu à la connaissance d'Ésope, il le chassa. L'autre, afin de s'en venger,
contrefit des lettres par lesquelles il semblait qu'Ésope eût intelligence avec les rois
qui étaient émules de Lycérus. Lycérus, persuadé par le cachet et par la signature de
ces lettres, commanda à un de ses officiers nommé Hermippus que, sans chercher de plus
grandes preuves, il fit mourir promptement le traître Ésope. Cet Hermippus, étant ami
du Phrygien, lui sauva la vie ; et, à l'insu de tout le monde, le nourrit longtemps
dans un sépulcre, jusqu'à ce que Necténabo, roi d'Égypte, sur le bruit de la mort
d'Ésope, crut à l'avenir rendre Lycérus son tributaire. Il osa le provoquer, et le
défia de lui envoyer des architectes qui sussent bâtir une tour en l'air, et, par même
moyen, un homme prêt à répondre à toutes sortes de questions. Lycérus ayant lu les
lettres et les ayant communiquées aux plus habiles de son État, chacun d'eux demeura
court ; ce qui fit que le roi regretta Ésope, quand Hermippus lui dit qu'il n'était
pas mort, et le fit venir. Le Phrygien fut très-bien reçu, se justifia et pardonna à
Ennus. Quant à la lettre du roi d'Égypte, il n'en fit que rire, et manda qu'il enverrait
au printemps les architectes et le répondant à toutes sortes de questions. Lycérus
remit Ésope en possession de tous ses biens, et lui fit livrer Ennus pour en faire ce
qu'il voudrait. Ésope le reçut comme son enfant ; et, pour toute punition, lui
recommanda d'honorer les Dieux et son prince ; se rendre terrible à ses ennemis,
facile et commode aux autres ; bien traiter sa femme, sans pourtant lui confier son
secret ; parler peu, et chasser de chez soi les babillards ; ne se point laisser
abattre aux malheurs ; avoir soin du lendemain, car il vaut mieux enrichir ses
ennemis par sa mort que d'être importun à ses amis pendant son vivant ; surtout
n'être point envieux du bonheur ni de la vertu d'autrui, d'autant que c'est se faire du
mal à soi-même. Ennus, touché de ces avertissements et de la bonté d'Ésope, comme
d'un trait qui lui aurait pénétré le cœur, mourut peu de temps après.
Pour revenir au défi de Necténabo, Ésope choisit des
aiglons, et les fit instruire (chose difficile à croire), il les fit, dis-je, instruire
à porter en l'air chacun un panier, dans lequel était un jeune enfant. Le printemps
venu, il s'en alla en Égypte avec tout cet équipage ; non sans tenir en grande
admiration et en attente de son dessein les peuples chez qui il passait. Necténabo, qui,
sur le bruit de sa mort, avait envoyé l'énigme, fut extrêmement surpris de son
arrivée. Il ne s'y attendait pas, et ne se fut jamais engagé dans un tel défi contre
Lycérus, s'il eût crû Ésope vivant. Il lui demanda s'il avait amené les architectes
et le répondant. Ésope dit que le répondant était lui-même, et qu'il ferait voir les
architectes quand il serait sur le lieu. On sortit en pleine campagne, où les aigles
enlevèrent les paniers avec les petits enfants, qui criaient qu'on leur donnât du
mortier, des pierres et du bois. " Vous voyez, dit Ésope à Necténabo, je vous
ai trouvé les ouvriers ; fournissez-leur des matériaux. " Necténabo
avoua que Lycérus était le vainqueur. Il proposa toutefois ceci à Ésope :
" J'ai des cavales en Égypte qui conçoivent au hennissement des chevaux qui
sont devers Babylone. Qu'avez-vous à répondre là-dessus ? " Le Phrygien
remit sa réponse au lendemain, et, retourné qu'il fut au logis, il commanda à des
enfants de prendre un chat, et de le mener fouettant par les rues. Les Égyptiens, qui
adorent cet animal, se trouvèrent extrêmement scandalisés du traitement qu'on lui
faisait. Ils l'arrachèrent des mains des enfants, et allèrent se plaindre au roi. On fit
venir en sa présence le Phrygien. " Ne savez-vous pas, lui dit le roi, que cet
animal est un de nos dieux ? Pourquoi donc le faites-vous traiter de la sorte ?
- C'est pour l'offense qu'il a commise envers Lycérus, reprit Ésope ; car, la
nuit dernière, il lui a étranglé un coq extrêmement courageux, et qui chantait à
toutes les heures. - Vous êtes un menteur, repartit le roi : comment serait-il
possible que ce chat eut fait en si peu de temps un si long voyage ? - Et
comment est-il possible, reprit Ésope, que vos juments entendent de si loin nos chevaux
hennir, et conçoivent pour les entendre ? "
En suite de cela, le roi fit venir d'Héliopolis certains
personnages d'esprit subtil, et savants en questions énigmatiques. Il leur fit un grand
régal, où le Phrygien fut invité. Pendant le repas, ils proposèrent à Ésope diverses
choses, celle-ci entre autres : " Il y a un grand temple qui est appuyé
sur une colonne entourée de douze villes, chacune desquelles a trente arc-boutants ;
et autour de ces arc-boutants se promènent, l'une après l'autre, deux femmes, l'une
blanche, l'autre noire. - Il faut renvoyer, dit Ésope, cette question aux petits
enfants de notre pays. Le temple est le monde ; la colonne, l'an ; les villes,
ce sont les mois, et les arc-boutants, les jours, autour desquels se promènent
alternativement le jour et la nuit. "
Le lendemain Necténabo assembla tous ses amis.
" Souffrirez-vous, leur dit-il, qu'une moitié d'homme, qu'un avorton soit la
cause que Lycérus remporte le prix, et que j'aie la confusion pour mon
partage ? " Un d'eux s'avisa de demander à Ésope qu'il leur fît des
questions de choses dont ils n'eussent jamais entendu parler. Ésope écrivit une cédule,
par laquelle Necténabo confessait devoir deux mille talents à Lycérus. La cédule fut
mise entre les mains de Necténabo toute cachetée. Avant qu'on l'ouvrît, les amis du
prince soutinrent que la chose contenue dans cet écrit était de leur connaissance. Quand
on l'eut ouverte, Necténabo s'écria : " Voilà la plus grande fausseté
du monde ; je vous en prends à témoin tous tant que vous êtes. - Il est vrai,
repartirent-ils, que nous n'en avons jamais entendu parler. - J'ai donc satisfait à
votre demande, " reprit Ésope. Necténabo le renvoya comblé de présents, tant
pour lui que pour son maître.
Le séjour qu'il fit en Égypte est peut-être cause que
quelques-uns ont écrit qu'il fut esclave avec Rhodopé, celle-là qui, des libéralités
de ses amants, fit élever une des trois pyramides qui subsistent encore, et qu'on voit
avec admiration : c'est la plus petite, mais celle qui est bâtie avec le plus d'art.
Ésope, à son retour dans Babylone, fut reçu de Lycérus
avec de grandes démonstrations de joie et de bienveillance : ce roi lui fit ériger
une statue. L'envie de voir et d'apprendre le fit renoncer à tous ces honneurs. Il quitta
la cour de Lycérus, où il avait tous les avantages qu'on peut souhaiter, et prit congé
de ce prince pour voir la Grèce encore une fois. Lycérus ne le laissa point partir sans
embrassements et sans larmes, et sans le faire promettre sur les autels qu'il reviendrait
achever ses jours auprès de lui.
Entre les villes où il s'arrêta, Delphes fut une des
principales. Les Delphiens l'écoutèrent fort volontiers ; mais ils ne lui rendirent
point d'honneurs. Ésope, piqué de ce mépris, les compara aux bâtons qui flottent sur
l'onde : on s'imagine de loin que c'est quelque chose de considérable ; de
près, on trouve que ce n'est rien. La comparaison lui coûta cher. Les Delphiens en
conçurent une telle haine et un si violent désir de vengeance (outre qu'ils craignaient
d'être décriés par lui), qu'ils résolurent de l'ôter du monde. Pour y parvenir, ils
cachèrent parmi ses hardes un de leurs vases sacrés, prétendant que par ce moyen ils
convaincraient Ésope de vol et de sacrilège, et qu'ils le condamneraient à la mort.
Comme il fut sorti de Delphes, et qu'il eut pris le chemin
de la Phocide, les Delphiens accoururent comme gens qui étaient en peine. Ils
l'accusèrent d'avoir dérobé leur vase ; Ésope le nia avec des serments : on
chercha dans son équipage, et il fut trouvé. Tout ce qu'Ésope put dire n'empêcha point
qu'on ne le traitât comme un criminel infâme. Il fut ramené à Delphes chargé de fers,
mis dans les cachots, puis condamné à être précipité. Rien ne lui servit de se
défendre avec ses armes ordinaires, et de raconter des apologues : les Delphiens
s'en moquèrent.
" La grenouille, leur dit-il, avait invité le
rat à la venir voir. Afin de lui faire traverser l'onde, elle l'attacha à son pied. Dès
qu'il fut sur l'eau, elle voulut le tirer au fond, dans le dessein de le noyer, et d'en
faire ensuite un repas. Le malheureux rat résista quelque peu de temps. Pendant qu'il se
débattait sur l'eau, un oiseau de proie l'aperçut, fondit sur lui ; et l'ayant
enlevé avec la grenouille, qui ne se put détacher, il se reput de l'un et de l'autre.
C'est ainsi, Delphiens abominables, qu'un plus puissant que nous me vengera : je
périrai ; mais vous périrez aussi. "
Comme on le conduisait au supplice, il trouva moyen de
s'échapper, et entra dans une petite chapelle dédiée à Apollon. Les Delphiens l'en
arrachèrent. " Vous violez cet asile, leur dit-il, parce que ce n'est qu'une
petite chapelle ; mais un jour viendra que votre que votre méchanceté ne trouvera
point de retraite sûre, non pas même dans les temples. Il vous arrivera la même chose
qu'à l'aigle, laquelle, nonobstant les prières de l'escarbot, enleva un lièvre qui
s'était réfugié chez lui : la génération de l'aigle en fut punie jusque dans le
giron de Jupiter. " Les Delphiens, peu touchés de tous ces exemples, le
précipitèrent.
Peu de temps après sa mort, une peste très-violente
exerça sur eux ses ravages. Ils demandèrent à l'oracle par quels moyens ils pourraient
apaiser le courroux des Dieux. L'oracle leur répondit qu'il n'y en avait point d'autre
que d'expier leur forfait, et satisfaire aux mânes d'Ésope. Aussitôt une pyramide fut
élevée. Les Dieux ne témoignèrent pas seuls combien ce crime leur déplaisait :
les hommes vengèrent aussi la mort de leur sage. La Grèce envoya des commissaires pour
en informer, et en fit une punition rigoureuse.